Elle regarda à nouveau le seau à colle, les papiers et poursuivit :
– J’ai demandé au docteur Blagovo qu’il me fasse faire plus ample connaissance avec vous ; il a évidemment oublié ou il n’en a pas eu le loisir. Quoi qu’il en soit, maintenant, nous nous connaissons, et si vous veniez chez moi sans façon, j’en serais bien obligée. J’ai tellement envie de causer ! Je suis une personne simple, dit-elle en me tendant la main. J’espère que chez moi vous vous sentirez à l’aise. Mon père est en ce moment à Pétersbourg.
Elle disparut dans le salon de lecture avec un froufrou de robe, et, rentré à la maison, je ne pus m’endormir de longtemps.
Durant ce même triste automne, une bonne âme, voulant adoucir mon existence, m’envoyait de temps à autre du thé, des citrons, des biscuits, des gelinottes rôties. Karpôvna disait qu’un soldat apportait cela, mais sans savoir de la part de qui. Le soldat s’enquérait de ma santé, demandait si je dînais tous les jours et si j’avais des vêtements chauds. Quand vinrent les gelées, on m’envoya, toujours par le soldat, et en mon absence, une écharpe molle en tricot, d’où émanait une douce odeur à peine perceptible ; et je devinai qui était ma bonne fée. L’écharpe sentait le muguet, le parfum préféré d’Anioûta Blagovo.
L’hiver, il y eut plus d’ouvrage et ce fut plus gai : Rédka se remit, et nous travaillions dans l’église du cimetière à enduire l’iconostase pour la redorer. C’était un travail propre, tranquille, et, comme disaient les nôtres, avantageux. On pouvait gagner beaucoup en un jour, et le temps coulait vite, sans que l’on s’en aperçût. Ni injures, ni rires, ni conversations bruyantes. L’endroit même invitait au calme, à la dévotion, aux idées sérieuses et paisibles. Absorbés par le travail, nous nous tenions immobiles comme des statues. Il régnait un silence absolu, comme il convient dans les cimetières, et s’il arrivait qu’un instrument tombât, ou que la flamme d’un lampadaire crépitât, ces bruits résonnaient fortement et rudement, et nous nous retournions. Après un long silence on entendait parfois un bourdonnement semblable à un vol d’abeilles. C’était l’enterrement d’un enfant, que l’on chantait à mi-voix au parvis. Ou bien l’artiste qui peignait dans la coupole une colombe entourée d’étoiles commençait à siffler doucement, mais se reprenant, il se taisait aussitôt. Ou encore c’était Rédka, se parlant à lui-même et qui disait avec un soupir : « Tout peut arriver ! Tout ! » Ou bien au-dessus de nos têtes, retentissait une sonnerie lente et lugubre ; et les peintres disaient que c’était sans doute l’enterrement d’un riche.
Je passais mes journées dans le silence, dans la pénombre de l’église, et durant les longues soirées je jouais au billard ou j’allais au théâtre, au paradis, dans mon nouveau costume de jersey, acheté avec l’argent que j’avais gagné. Les spectacles et les concerts chez les Ojôguine étaient commencés ; Rédka maintenant brossait seul les décors. Il me racontait le sujet des pièces et des tableaux vivants qu’il voyait ; et je l’écoutais avec envie. J’avais un vif désir d’aller aux répétitions, mais je ne me décidais pas à me rendre chez les Ojôguine.
Blagovo arriva une semaine avant Noël ; nous reprîmes nos discussions, et, le soir, nous jouions au billard. Il quittait son habit, déboutonnait sa chemise et tâchait de se donner un air de viveur acharné. Il buvait peu, mais bruyamment ; et il s’ingéniait à dépenser jusqu’à vingt roubles dans un mauvais traktir tel que le « Volga ».
Ma sœur recommençait à venir me voir. En se retrouvant, ils feignaient chaque fois l’étonnement, mais à la figure joyeuse et gênée de Cléopâtra, il était manifeste que ces rencontres n’étaient pas dues au hasard. Un soir que nous jouions au billard, Blagovo me dit :
– Pourquoi n’allez-vous pas chez Mlle Dôljikov ? Vous ne connaissez pas Maria Vîctorovna ? Elle a de l’esprit ; elle est exquise ; c’est une âme simple et bonne.
Je lui racontai comment l’ingénieur m’avait reçu au printemps.
– N’y pensez plus ! dit, le docteur en riant. L’ingénieur est une personne, et sa fille, une autre. Croyez-moi, mon cher, ne la froissez pas ; allez un jour la voir. Par exemple, allons-y demain soir. Voulez-vous ?
Je me laissai entraîner. Le lendemain soir, ayant endossé mon costume neuf, un peu ému, je me rendis chez Mlle Dôljikov.
Le domestique ne me parut plus aussi hautain et rébarbatif, et les meubles aussi luxueux que le matin où j’étais venu en solliciteur. Maria Vîctorovna m’attendait. Elle me reçut comme une vieille connaissance, et me serra fortement la main, en amie. Elle avait une robe de drap gris avec des manches larges et une coiffure, qu’en ville, un an après, lorsqu’elle devint à la mode, on appela : « oreilles de chien ». Ses cheveux étaient ramenés sur les oreilles, et la figure de Maria Vîctorovna en semblait plus large. Elle me parut, cette fois, ressembler beaucoup à son père qui avait aussi la figure large et colorée, et une vague expression de postillon. Elle était belle et élégante, mais plus toute jeune, l’air d’avoir trente ans, bien qu’elle n’en eût que vingt-cinq, au plus.
– Ce cher docteur, comme je lui suis reconnaissante ! dit-elle, en me faisant asseoir. Sans lui, vous ne seriez pas venu. Je m’ennuie à périr ! Mon père est parti et m’a laissée seule, et je ne sais que faire dans cette ville.
Puis elle se mit à me demander où je travaillais, où je vivais et combien je gagnais.
– Vous ne dépensez que ce que vous gagnez ? me demanda-t-elle.
– Pas davantage.
– Heureux homme ! soupira-t-elle. Il me semble que tout le mal, dans la vie, provient de l’oisiveté, de l’ennui, du vide de l’âme, toutes choses inévitables quand on prend l’habitude de vivre aux dépens des autres. Ne croyez pas que je dise cela par pose ; je suis très sincère. Il n’est ni intéressant, ni agréable d’être riche. On a dit : « Une richesse mal acquise vous fait des amis. » C’est qu’il n’y a pas et ne peut pas y avoir de richesse bien acquise.
Elle regarda les meubles avec une expression sérieuse et froide, comme pour les compter et poursuivit :
– Le confort et les agréments de la vie ont un attrait magique ; ils séduisent même les plus forts. Dans le temps, nous vivions, mon père et moi, modestement, et maintenant, voyez ! Le croirait-on ! dit-elle, levant les épaules : nous dépensons jusqu’à vingt mille roubles par an… En province !
– Il faut regarder, dis-je, le confort et les agréments de la vie comme le privilège inévitable du capital et de l’instruction, et il me semble qu’on peut en jouir même en exerçant les travaux les plus pénibles et les plus sales. Votre père est riche, mais pour cela, il a dû commencer, comme il le dit, par être graisseur et mécanicien.
Elle sourit et hocha la tête d’un air sceptique.
– Papa mange parfois aussi du pain et boit du kvass[9], dit-elle ; mais ce n’est que par amusement, ou par caprice.
À ce moment, la sonnette retentit et elle se leva.
– Les gens instruits et riches doivent travailler comme tout le monde, poursuivit-elle, et le confort doit être le même pour tous. Il ne doit exister aucun privilège. Mais laissons la philosophie ! Racontez-moi quelque chose de gai. Parlez-moi de vos peintres, comment sont-ils ? amusants ?
Blagovo entra. Je me mis à parler de mes camarades, mais, faute d’habitude, j’étais embarrassé et parlais à la façon d’un ethnographe, sérieusement et sans flamme. Le futur docteur rapporta aussi quelques anecdotes sur la vie des ouvriers. Il se balançait, pleurait, se mettait à genoux, faisait l’ivrogne, se couchait à terre. C’était un vrai jeu d’artiste, et Maria Vîctorovna riait aux larmes en le regardant. Ensuite il joua du piano, chanta de sa voix de ténor fluette, mais agréable, et Maria Vîctorovna se tenait à côté de lui, choisissant les morceaux et le corrigeant quand il se trompait.