– J’ai entendu dire que vous chantiez aussi ? lui dis-je.
– Comment donc « aussi » ? releva Blagovo. Elle chante merveilleusement, c’est une artiste ! Et ce que vous allez lui dire !
– Jadis, me répondit Maria Vîctorovna, je travaillais sérieusement le chant, mais maintenant je l’ai abandonné…
Et assise sur un petit tabouret, elle nous raconta sa vie à Pétersbourg, mimant des chanteurs célèbres, imitant leurs voix et leur façon de chanter. Elle fit sur une feuille d’album le portrait du docteur, puis le mien ; elle dessinait mal, mais attrapait la ressemblance.
Elle riait, plaisantait, minaudait un peu, et cela lui allait mieux que de parler de richesse mal acquise ; il me semblait qu’elle m’avait parlé de richesse et de confort, non pas sérieusement, mais pour imiter quelqu’un. C’était une excellente actrice comique. Je la comparais, en pensée, aux jeunes filles de la ville ; l’honnête et belle Anioûta Blagovo elle-même s’effaçait, comparée à elle. La différence était grande : une belle rose de jardin et une églantine sauvage.
Nous soupâmes. Le docteur et Maria Vîctorovna burent du vin rouge, du champagne et du café avec du cognac. Ils trinquaient à l’amitié, à l’esprit, au progrès, à la liberté ; et ils ne s’enivraient pas. Ils étaient seulement devenus plus rouges et riaient souvent aux larmes, sans motif. Pour ne pas paraître ennuyeux, je bus aussi du vin rouge.
– Les natures riches, douées de talent, disait Mlle Dôljikov, savent comment elles doivent vivre et vont droit leur chemin, mais les gens moyens, comme moi, par exemple, ne savent rien et ne peuvent rien par eux-mêmes ; il ne leur reste qu’à découvrir un profond courant social et à se laisser aller là où il les emporte.
– Pouvons-nous découvrir ce qui n’existe pas ? demanda Blagovo.
– Nous ne découvrons rien parce que nous ne savons pas voir.
– Croyez-vous ? Les courants sociaux, voilà encore une invention littéraire ! Il n’y en a pas chez nous…
La discussion s’engagea.
– Nous n’avons pas et n’avons pas eu de profonds courants sociaux, dit le docteur en élevant la voix. Dieu sait ce qu’a été inventer la littérature moderne ! Elle a inventé, par exemple, des travailleurs intellectuels vivant à la campagne ; mais, fouillez toutes les campagnes et vous ne trouverez que des Néouvajaï-Koryto[10], en veston ou en redingote noire qui font quatre fautes dans un mot de trois lettres. La vie cultivée chez nous n’a pas encore commencé : c’est la même sauvagerie, la même complète goujaterie, le même néant qu’il y a cinq cents ans. Les courants, les aspirations, tout cela est insignifiant, misérable, lié à des petits intérêts de rien. Peut-on trouver là quelque chose de sérieux ? S’il vous semble avoir découvert un profond courant social, et si, en le suivant vous sacrifiez votre vie à des idéals modernes, dans le goût du jour comme de libérer les insectes de l’asservissement ou de s’abstenir de viandes… je vous en félicite, mademoiselle. Nous devons étudier sans cesse, mais pour ce qui est des profonds courants sociaux, attendons encore. Nous ne sommes pas encore parvenus jusqu’à eux, et, en toute conscience, nous n’y comprenons rien.
– Vous n’y comprenez rien, mais moi je comprends, dit Maria Vîctorovna. Dieu, que vous êtes ennuyeux aujourd’hui !
– Oui, notre devoir est d’étudier sans cesse, d’amasser le plus possible de connaissances, parce que les courants sociaux sérieux sont là où il y a du savoir ; et le bonheur des générations futures n’est que dans le savoir. Je bois à la science !
– Une chose est indiscutable, dit Maria Vîctorovna après avoir réfléchi : il faut arranger la vie autrement ; celle qu’on a menée jusqu’à présent ne vaut rien ; n’en parlons plus !
Quand nous sortîmes de chez elle, deux heures sonnaient à la cathédrale.
– Vous a-t-elle plu ? demanda Blagovo. N’est-ce pas qu’elle est charmante ?
Le jour de Noël, nous dînâmes chez Maria Vîctorovna, puis nous retournâmes chez elle presque chaque jour pendant les fêtes. Personne ne venait la voir ; elle avait raison de dire que, sauf le docteur et moi, elle n’avait pas de connaissances en ville. Nous passions la plus grande partie du temps en causeries. Parfois Blagovo apportait un livre et lisait à haute voix. En réalité, il était le premier homme instruit que j’eusse rencontré. Je ne puis juger s’il savait beaucoup de choses, mais il montrait continuellement son savoir pour en faire profiter les autres. Quand il parlait de quelque sujet médical, il ne ressemblait à aucun des médecins de la ville. Il produisait une impression particulière et nouvelle. Il me paraissait que, s’il voulait, il pouvait devenir un vrai savant. C’était peut-être le seul homme qui eût alors de l’influence sur moi. En le suivant et en lisant les livres qu’il me donnait, je ressentis peu à peu le besoin de savoir qui aurait spiritualisé mon triste labeur. Il me semblait même étrange que j’ignorasse, avant de le connaître, que tout l’univers se compose de soixante corps simples. Je ne savais pas ce qu’étaient l’huile, les couleurs, et me demandais comment j’avais pu l’ignorer. La fréquentation de Blagovo me releva moralement. Je discutais souvent avec lui, et, bien qu’ordinairement je gardasse mon opinion, je commençais pourtant à remarquer, grâce à lui, que bien des choses étaient obscures pour moi. Et je tâchais d’acquérir des notions plus précises pour qu’il y eût moins de lacunes dans mes connaissances, et d’équivoque dans ma conscience.
Toutefois, cet homme, le plus instruit de la ville et qui avait le plus de valeur, était loin d’être une perfection. Dans ses façons, dans sa coutume de changer toute conversation en discussion, dans sa voix de ténor, d’ailleurs agréable, et même dans son amabilité, il y avait quelque chose de rustique, de séminariste. Et quand il enlevait sa redingote et se montrait en manches de chemise, ou quand il jetait un pourboire au garçon, il me semblait que, malgré sa culture, le Tartare survivait encore en lui.
Au moment des Rois, il repartit un matin pour Pétersbourg. Ma sœur vint me voir après dîner ; sans ôter sa pelisse et sa toque, elle restait assise, silencieuse, pâle, le regard fixe. Elle avait des frissons et on voyait qu’elle cherchait à se dominer.
– Tu as probablement pris froid, lui dis-je ?
Ses yeux se remplirent de larmes ; elle se leva et passa chez Kârpovna sans m’avoir dit un mot, comme si je l’avais offensée.
Peu après, j’entendis qu’elle disait, sur un ton de profonde amertume :
– Ma bonne, pourquoi ai-je vécu jusqu’à présent ? Conviens-en ; n’ai-je pas gâché ma jeunesse ? Passer les meilleures années de sa vie à inscrire des dépenses, à servir le thé, à compter des copeks, à amuser des hôtes, et croire qu’il n’y a rien de mieux au monde !… Ma bonne, comprends-moi, j’ai aussi des exigences humaines ! je veux vivre, moi aussi, et on a fait de moi une ménagère ! C’est affreux, affreux !
Elle jeta son trousseau de clés à travers la porte et il tomba dans ma chambre. C’étaient les clés du buffet, de l’armoire de la cuisine, de la cave et de la boîte à thé, ces mêmes clés que portait jadis ma mère.
– Oh ! saints du Paradis ! s’effraya la bonne. Saints bienheureux !
En s’en allant, ma sœur entra chez moi, ramassa les clés et dit :
– Excuse-moi. Il se passe en moi des choses étranges, ces derniers temps.
VIII
Un soir, en rentrant très tard de chez Maria Vîctorovna, je trouvai dans ma chambre un jeune agent de police, vêtu d’un uniforme neuf. Il était assis devant ma table et feuilletait un livre.