– Ah ! enfin ! dit-il en se levant et s’étirant. C’est la troisième fois que je viens chez vous. Le gouverneur a ordonné que vous vous présentiez chez lui demain matin à neuf heures précises.
Il prit de moi un récépissé, portant que j’exécuterais exactement l’ordre de son Excellence, et partit. Cette visite tardive, et l’ordre inattendu de me rendre chez le gouverneur, me causèrent une impression accablante. Dès l’enfance, je gardais la peur des gendarmes, des policiers, des gens de loi, et maintenant l’inquiétude me tenaillait comme si véritablement j’étais coupable. Et je ne parvenais pas à m’endormir. Ma bonne et Prokôfy étaient aussi inquiets et ne dormirent pas.
Ajoutez à cela que Kârpovna souffrait d’une oreille ; elle gémissait et se mit plusieurs fois à pleurer de douleur. Entendant que je ne dormais pas, Prokôfy entra doucement chez moi avec une petite lampe et s’assit à côté de ma table.
– Vous devriez boire une poivrée[11], dit-il après avoir réfléchi. Dans cette vallée de larmes, quand on a bu, tout devient supportable. Si on versait aussi de la poivrée dans l’oreille de ma mère, ça lui ferait du bien.
Vers trois heures, il s’apprêtait à se rendre à l’abattoir. Je savais que je ne dormirais pas jusqu’au moment d’aller chez le gouverneur ; et pour tuer le temps de n’importe quelle façon, je l’accompagnai. Nous nous éclairions avec une lanterne, et son commis Nicôlka, garçon de treize ans, avec des taches bleues de froid sur la figure, et l’air d’un vrai brigand, nous suivait en traîneau. Il gourmandait le cheval d’une voix enrouée.
– Chez le gouverneur, me disait Prokôfy, en chemin, on vous tancera. Il y a les réprimandes du gouverneur, celles de l’archimandrite, celles des officiers, celles des docteurs. Chaque condition sociale a sa règle, et comme vous ne suivez pas la vôtre, on ne peut pas vous le pardonner.
L’abattoir se trouvait derrière le cimetière. Je ne l’avais vu que de loin. C’étaient trois lugubres hangars entourés d’une palissade grise, d’où s’échappait une suffocante puanteur quand le vent soufflait de leur côté, durant les chaudes journées d’été. Entré dans la cour, je ne distinguais pas les hangars dans l’obscurité. Je heurtais des chevaux et des traîneaux vides ou déjà chargés de viande. Les hommes circulaient avec des lanternes et juraient d’une façon répugnante. Prokôfy et Nicôlka juraient tout aussi salement, et l’air retentissait de jurons, de toux et de hennissements de chevaux.
Cela sentait les cadavres et le fumier… Il dégelait ; la neige se mêlait de boue, et il me semblait, dans l’obscurité, que je marchais dans des mares de sang.
Ayant rempli notre traîneau de viande, nous nous rendîmes au marché, au banc de Prokôfy. Il commençait à faire jour. Une à une, des cuisinières avec des paniers, et de vieilles dames en pelisses, arrivèrent. Prokôfy, une hache à la main, avec son tablier blanc taché de sang, jurait atrocement, se signait en regardant l’église, hurlait dans tout le marché, assurant qu’il vendait la viande à son prix, et même avec perte. Il pesait mal, rendait mal la monnaie ; les cuisinières s’en apercevaient, mais étourdies par ses cris, elles ne protestaient pas, se contentant de l’appeler bourreau. Levant et abaissant sa terrible hache, il prenait des poses pittoresques, et chaque fois qu’avec un air féroce, il criait « hak », je craignais qu’il ne coupât réellement la tête ou le bras de quelqu’un. Je passai toute la matinée à son banc, et quand j’allai chez le gouverneur, ma pelisse sentait la viande et le sang. Mon état d’âme était comme si l’on m’eût ordonné d’attaquer un ours avec un épieu. Je me rappelle le haut escalier avec un tapis rayé, et le jeune fonctionnaire, avec un habit à boutons dorés, qui, silencieusement, me montra des deux mains la porte, et courut m’annoncer. Je pénétrai dans une salle dont l’ameublement était luxueux, mais froid et sans goût. Les glaces hautes et étroites entre les fenêtres et les portières jaune vif faisaient mal aux yeux. On voyait que les gouverneurs changeaient, mais les meubles demeuraient : Le jeune fonctionnaire me montra une autre porte des deux mains, et je me dirigeai vers une grande table verte, derrière laquelle se tenait un général, ayant au cou l’ordre de Saint-Vladimir.
– Monsieur Pôloznév, commença-t-il, tenant une lettre à la main, et ouvrant largement la bouche en rond comme pour prononcer la lettre 0, je vous ai prié de vous présenter ici pour vous expliquer ce qui suit. Votre estimé père s’est adressé oralement et par écrit au maréchal de la noblesse du gouvernement, le priant de vous faire appeler et de vous représenter l’inconvenance de votre conduite, incompatible avec la qualité de noble, que vous avez l’honneur de posséder. Son Excellence, Alexandre Pâvlovitch[12], considérant avec raison que votre conduite peut servir de mauvais exemple, et jugeant que ses seules admonestations seraient insuffisantes et que des mesures administratives s’imposent, m’a soumis dans cette lettre ses vues à votre égard. Je les partage entièrement.
Il dit cela tranquillement, respectueusement, se tenant droit, exactement comme si j’étais son chef. Et il me regardait sans aucune sévérité. Son visage était flétri, usé, tout ridé ; sous ses yeux pendaient des poches ; il se teignait les cheveux et on ne pouvait déterminer quel âge il avait, quarante ans ou soixante.
– J’espère, dit-il, que vous comprendrez la délicatesse de l’estimé Alexandre Pâvlovitch, qui ne s’est pas adressé à moi officiellement, mais comme à un particulier. Je ne vous ai pas, non plus, convoqué officiellement ; je ne vous parle pas à titre de gouverneur, mais en fervent admirateur de monsieur votre père. Je vous prie donc, ou de modifier votre conduite et de revenir aux obligations convenant à votre rang, ou, pour éviter le scandale, de vous en aller dans un autre endroit, où l’on ne vous connaîtra pas, et où vous pourrez vous occuper de ce qui vous plaira. Dans le cas contraire, je devrai recourir à des mesures extrêmes.
Il demeura silencieux une demi-minute, la bouche ouverte, en me regardant.
– Êtes-vous végétarien ? me demanda-t-il.
– Non, Excellence, je mange de la viande.
Il s’assit et prit un papier. Je le saluai et partis. Il ne valait plus la peine d’aller travailler avant le dîner. Je me rendis à la maison pour dormir, mais je n’y réussis pas à cause de l’impression désagréable et pénible, que m’avaient donnée l’abattoir et l’entretien avec le gouverneur. Et, ayant attendu le soir, troublé, de mauvaise humeur, je me rendis chez Maria Vîctorovna et lui racontai tout. Elle me regarda avec perplexité comme si elle ne me croyait pas ; puis, tout à coup, elle se mit à rire bruyamment, joyeusement, comme aiment à rire les gens débonnaires et gais.
– Si on racontait cela à Pétersbourg ! dit-elle, s’écroulant de rire, penchée sur son bureau. Si on racontait cela à Pétersbourg !
IX
Nous nous voyions maintenant souvent, jusqu’à deux fois par jour. Presque chaque jour, après dîner, elle venait au cimetière et, en m’attendant, elle lisait les inscriptions sur les croix et les monuments. Quelquefois, elle entrait à l’église et, debout à côté de moi, me regardait travailler. Le silence, le travail naïf des peintres et des doreurs, le bon sens de Rédka, et le fait que je ne me distinguais en rien des autres ouvriers, que je travaillais comme eux en manches de chemise, chaussé de pieds de bottes et qu’on me tutoyait, tout cela était nouveau pour elle et l’impressionnait. Une fois, devant elle, un ouvrier qui dessinait la colombe en haut du dôme, me cria :
– Missaïl, passe-moi de la céruse.