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Un soir, à souper, nous mangeâmes, l’ingénieur et moi, tout un homard. En rentrant à Makhârika, je me rappelai que Dôljikov m’avait appelé deux fois « mon brave », et je me dis que, dans cette maison, on me caressait comme un grand chien malheureux, abandonné ; que l’on s’amusait de moi, et que, quand je les ennuierais, on me chasserait aussi comme un chien. Cela me fit honte et mal à en pleurer, comme si on m’eût offensé ; et, les yeux aux ciel, je me jurai de mettre fin à tout cela.

Le lendemain, je n’allai pas chez les Dôljikov. Le soir, tard, alors qu’il faisait tout à fait sombre et qu’il pleuvait, je passai par la Bolchâia Dvoriânnskaïa en regardant les fenêtres. Chez les Ojôguine, on dormait déjà, et à l’une des dernières fenêtres seulement on voyait de la lumière.

C’était Mme Ojôguine qui brodait aux lueurs de trois bougies, s’imaginant par là combattre les préjugés. Chez nous, c’était noir, mais, en face, chez l’ingénieur, les fenêtres étaient éclairées, sans qu’on pût rien distinguer à travers les rideaux et les fleurs.

J’allais et venais dans la rue ; une froide pluie de mars me mouillait. J’entendis mon père rentrer du cercle. Il frappa à la porte cochère. Une minute après, une lumière apparut à une fenêtre ; et je vis ma sœur accourant vite avec une lampe, et qui, en marchant, arrangeait ses épais cheveux. Ensuite mon père arpenta le salon, parlant de quelque chose en se frottant les mains, et ma sœur, immobile dans un fauteuil, songeait et ne l’écoutait pas.

Mais ils se séparèrent. La lumière s’éteignit. Je jetai un regard vers la maison des Dôljikov ; là aussi, maintenant, c’était sombre. Dans la nuit, sous la pluie, je me sentis désespérément seul, abandonné à la merci du sort. Je sentis combien, en comparaison de ma solitude, de ma souffrance, et de ce que la vie me réservait encore, étaient négligeables mes affaires, mes désirs, et tout ce que je pensais et disais jusqu’à présent. Hélas ! les gestes et les idées des êtres vivants sont loin d’être aussi grands que leur douleur ! Et sans me bien rendre compte de ce que je faisais, je tirai de toute ma force la sonnette à la porte des Dôljikov ; je l’arrachai et me sauvai comme un gamin, craignant qu’on n’ouvrît sur-le-champ et qu’on ne me reconnût. Quand je m’arrêtai au bout de la rue pour reprendre haleine, on n’entendait que le bruit de la pluie. Quelque part, au loin, le veilleur de nuit frappait sur sa plaque de fonte.

Toute une semaine je ne retournai pas chez les Dôljikov. J’avais vendu mon costume de jersey. Il n’y avait pas de travaux de peinture ; je vivais à nouveau à demi affamé, gagnant dix à vingt copeks par jour, n’importe comment, à quelque travail désagréable et pénible. Jusqu’aux genoux dans la boue froide, la poitrine oppressée, je voulais étouffer mes souvenirs, et, littéralement, je me vengeais sur moi-même des bonnes choses dont on m’avait régalé chez l’ingénieur. Pourtant, dès que je me couchais, affamé et mouillé, mon imagination pécheresse commençait à me retracer des tableaux merveilleux, enchanteurs, et je m’avouais avec étonnement que j’aimais, que je l’aimais passionnément ! Et je m’endormais profondément et sainement, sentant que dans cette vie de forçat, mon corps ne devenait que plus vigoureux et plus jeune.

Un soir, la neige tombait hors de saison, et le vent du nord soufflait comme si l’hiver était revenu. En rentrant de mon travail, je trouvai Maria Vîctôrovna dans ma chambre. Elle était assise, vêtue d’une pelisse, les deux mains dans son manchon.

– Pourquoi ne venez-vous plus me voir ? me demanda-t-elle en levant sur moi ses yeux intelligents et clairs.

La joie me troubla profondément et je restai devant elle, raide, comme devant mon père quand il s’apprêtait à me battre. Elle me regardait droit dans les yeux, et on voyait qu’elle comprenait pourquoi j’étais troublé.

– Pourquoi ne venez-vous plus ? répéta-t-elle. Puisque vous ne voulez plus venir, vous le voyez, c’est moi qui viens.

Elle se leva et s’approcha de moi.

– Ne m’abandonnez pas ! dit-elle et ses yeux se remplirent de larmes. Je suis seule, absolument seule !

Elle se mit à pleurer et dit, en se couvrant la figure de son manchon :

– Toute seule !… Le vie m’est une souffrance ; je n’ai personne au monde, sauf vous. Ne m’abandonnez pas !

En cherchant son mouchoir pour essuyer ses larmes, elle sourit. Nous nous tûmes quelque temps ; puis je l’étreignis et l’embrassai, m’égratignant la joue à l’épingle qui retenait sa toque.

Et nous nous mîmes à causer comme si nous étions intimes depuis longtemps, longtemps…

X

Deux jours plus tard Maria Vîctorovna m’envoya à Doubètchnia, et j’en fus indiciblement heureux.

En me rendant à la gare, et ensuite en wagon, je riais sans motif, si bien que l’on croyait que j’étais ivre. Il tombait de la neige, et le matin il gelait, mais les chemins étaient déjà noirs, et au-dessus d’eux, volaient des grolles qui croaillaient.

D’abord je me proposai d’installer un logement pour Mâcha et moi dans l’aile latérale, en face de celle de Mme Tchéprakov, mais les pigeons et les canards y étaient établis depuis longtemps, et il était presque impossible de la faire nettoyer sans détruire une grande quantité de nids. Bon gré mal gré, il fallut se loger dans les pièces peu confortables de la grande maison aux persiennes. Les paysans l’appelaient « le palais ». Il y avait dans cette maison plus de vingt chambres, mais il n’y restait en fait de meubles qu’un piano et, au grenier, une chaise d’enfant. Même si Mâcha avait fait venir de la ville tout son mobilier, nous n’aurions pas pu détruire une impression de vide austère et de froid glacial.

Je choisis trois petites chambres dont les fenêtres donnaient sur le jardin, et, du matin au soir, je les arrangeai, posant des carreaux, collant des papiers, bouchant les fentes et les trous. C’était un travail facile et agréable.

Je courais souvent à la rivière pour voir si elle commençait à charrier. Il me semblait sans cesse que les sansonnets étaient revenus, et, la nuit, pensant à Mâcha avec une joie envahissante, j’écoutais le bruit des rats, les sifflements et les heurts du vent sur le toit ; on eût dit qu’au grenier toussait le vieux follet de la maison. Il y avait eu des neiges profondes ; il en était encore beaucoup tombé à la fin de mars ; mais elle fondait vite, comme par enchantement. Les eaux printanières coulèrent impétueusement, en sorte qu’au début d’avril, les sansonnets chantaient déjà, et des papillons jaunes volaient dans le jardin. Le temps était magnifique. Chaque soir, j’allais vers la ville à la rencontre de Mâcha, et quel délice c’était de marcher pieds nus sur le chemin qui commençait à sécher et encore si mou ! À mi-chemin, je m’asseyais et regardais la ville, sans me décider à en approcher davantage ; sa vue me troublait.

Je me demandais sans cesse ce que penseraient mes connaissances en apprenant mon amour. Que dirait mon père ? J’étais surtout troublé par l’idée que ma vie se compliquait, que j’avais entièrement perdu la faculté de la conduire et qu’elle m’emportait comme un ballon, Dieu sait où. Je ne pensais plus à la façon de gagner mon pain ni comment vivre : je ne me rappelle vraiment plus ce que je pensais.