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Mâcha arrivait en voiture ; je m’asseyais à côté d’elle et nous roulions ensemble jusqu’à Doubètchnia, gais et libres. Ou bien, ayant attendu le coucher du soleil, je revenais à la maison, triste, découragé, ne comprenant pas pourquoi elle n’était pas venue. Et, tout à coup, à la porte de la maison, ou dans le jardin, une ravissante apparition : elle ! Elle était venue par le chemin de fer et avait fait à pied la route depuis la gare. Quelle fête c’était ! En simple robe de laine, un mouchoir sur la tête, avec une modeste ombrelle, mais moulée, élancée, chaussée de fines bottines, importées de l’étranger, c’était une actrice consommée qui jouait la fille du peuple.

Nous inspections notre royaume et décidions où seraient nos chambres, où seraient les allées du jardin, du potager, les ruches. Nous avions déjà des poules, des canards et des oies que nous aimions, parce qu’ils étaient à nous. Nous avions préparé de l’avoine pour la semer, du trèfle, de la fléole, du sarrasin et des graines potagères, et nous examinions chaque fois tout cela. Nous discutions longtemps quelle serait la récolte, et tout ce que me disait Mâcha me semblait extraordinairement intelligent et beau. Ce fut le plus heureux moment de ma vie.

Peu après la seconde semaine de Pâques, nous nous mariâmes dans notre église paroissiale, au hameau de Kourîlovka, à trois verstes de Doubètchnia. Mâcha voulut que tout fût simple. Selon son désir, nous eûmes des paysans pour garçons d’honneur ; il n’y eut qu’un chantre, et nous revînmes de l’église dans un tarantass cahotant, que Mâcha conduisait elle-même. Comme invités de la ville nous n’eûmes que ma sœur, que Mâcha avait prévenue par un mot trois jours avant le mariage. Ma sœur était en robe blanche et gantée. Pendant le mariage, elle pleurait doucement de joie et d’attendrissement. Elle avait l’expression infiniment bonne de notre mère. Enivrée de notre bonheur, elle souriait comme si elle humait une odeur douce. En la regardant pendant la cérémonie, je compris que pour elle, il n’y avait au monde rien de plus élevé que l’amour – l’amour terrestre, – et qu’elle y pensait en secret, timidement, de façon continue et passionnée. Elle enlaçait et embrassait Mâcha, et, ne sachant comment lui exprimer son ravissement, elle lui disait de moi :

– Il est bon, très bon !

Avant de nous quitter, elle reprit sa robe ordinaire et m’emmena au jardin pour causer avec moi, tête à tête :

– Papa est très affecté de ce que tu ne lui aies rien écrit, dit-elle ; il fallait lui demander sa bénédiction. Mais, au fond, il est très content. Il dit que ce mariage te relèvera aux yeux de toute la société, et que, sous l’influence de Maria Vîctorovna, tu vas prendre la vie plus au sérieux. Le soir, maintenant, nous ne parlons que de toi, et hier, il a même dit : « Notre Missaïl ». Cela m’a réjouie. Il a quelque chose en tête. Il me semble qu’il veut te montrer l’exemple de la générosité et qu’il parlera le premier de réconciliation. Il est très possible qu’il vienne lui-même ici.

Elle fit vite sur moi plusieurs signes de croix, et dit :

– Dieu te garde, sois heureux ! Anioûta Blagovo, qui est une fille d’esprit, dit à propos de ton mariage que c’est une nouvelle épreuve que Dieu t’envoie. Mais que faire ? Dans la vie de famille il n’y a pas que des joies : il y a les souffrances ; on ne peut pas y échapper.

Nous la raccompagnâmes à pied, Mâcha et moi, l’espace de trois verstes, et, en rentrant, nous marchions doucement, en silence, comme si nous nous reposions. Mâcha me tenait par la main. Notre cœur était léger et nous ne songions même pas à parler d’amour. La bénédiction nous avait encore rapprochés, et il nous semblait que rien désormais ne pourrait nous séparer.

– Ta sœur est sympathique, me dit Mâcha ; mais il me semble qu’on l’a longtemps torturée. Ton père doit être un homme terrible.

Je commençai à lui raconter comment on nous avait élevés, ma sœur et moi, et combien avait été pénible et absurde notre enfance. Apprenant que mon père m’avait encore récemment battu, elle tressaillit et se pressa contre moi.

– Ne raconte plus rien, dit-elle. C’est affreux !

Maintenant, elle ne se séparait plus de moi. Nous vivions dans la grande maison, installés dans trois chambres, et le soir nous fermions bien la porte conduisant à la partie inhabitée, comme si quelqu’un y demeurait que nous ne connussions pas et dont nous eussions peur. Je me levais tôt, à l’aube, et me mettais tout de suite à quelque travail. Je réparais les charrettes ; je traçais les allées du jardin ; je bêchais les plates-bandes ; je peignais le toit de la maison. Quand vint le temps de semer l’avoine, j’essayai de croiser les labours, de herser, d’emblaver, et le tout consciencieusement, ne restant pas en arrière de notre ouvrier. Je me fatiguais ; la pluie, le vent froid et vif me brûlaient le visage et les jambes. La nuit, je rêvais de terre labourée. Mais les travaux des champs ne me plaisaient pas. Je ne connaissais pas la vie rurale et ne l’aimais pas, peut-être parce que mes ancêtres n’étaient pas laboureurs, et que dans mes veines coulait un sang purement citadin. J’aimais tendrement la nature ; j’aimais les champs, les prés, les potagers ; mais le paysan, soulevant la terre avec sa charrue, poussant son misérable cheval, lui-même déguenillé, trempé, le cou tendu, était pour moi l’expression de la force brutale, sauvage, laide ; et, regardant ses mouvements gauches, je pensais chaque fois aux âges, depuis longtemps passés, légendaires, où l’homme ne connaissait pas encore l’usage du feu. Le bœuf sombre dans le troupeau des paysans, et les chevaux quand ils galopaient dans le village en frappant le sol de leurs sabots, me faisaient peur. Tout ce qui était un peu gros, fort et méchant, fût-ce un bélier avec ses cornes, un jars ou un chien de garde, tout me paraissait l’expression de la même force grossière et sauvage.

Cette prévention agissait surtout sur moi par le mauvais temps, lorsque au-dessus des guérets noirs, il traînait des nuages lourds. Principalement quand je labourais ou que je semais, et que deux ou trois paysans me regardaient faire, je n’avais pas conscience de l’obligation inévitable de ce labeur, et il me semblait que je m’amusais. Je préférais faire quelque chose dans la cour ; rien ne me plaisait tant que de peindre les toits.

Je me rendais par le jardin et les prés à notre moulin. Il était loué à un paysan de Kourîlovka, Stépane, bel homme, d’aspect robuste, brun, avec une épaisse barbe noire. Il n’aimait pas le travail du moulin et le considérait comme triste et peu avantageux. Il ne vivait là que pour ne pas être chez lui. Il était sellier, et une agréable odeur de résine et de peau flottait toujours autour de lui. Il n’aimait pas à parler ; il était lent, n’aimait pas à remuer et fredonnait toujours : « ou, liou, liou, liou », assis sur le pas de sa porte ou au bord de l’eau. Parfois sa femme et sa belle-mère venaient de Kourîlovka pour le voir. Elles étaient pâles, alanguies et douces. Elles le saluaient bas, lui disaient vous, et l’appelaient cérémonieusement Stépane Pétrôvitch. Lui ne répondait à leurs saluts ni par un mouvement, ni par un mot. Il s’asseyait à l’écart, sur la rive, et chantait doucement : « ou, liou, liou, liou ». Une heure, deux heures se passaient en silence. Sa belle-mère et sa femme, s’étant murmuré quelque chose, se levaient et le regardaient un certain temps, attendant qu’il se retournât ; puis elles saluaient bien bas, et disaient d’une voix douce et chantante :

– Adieu, Stépane Pétrôvitch !

Et elles partaient.

Après cela, enserrant le chapelet de craquelins ou la chemise qu’elles lui avaient apportées, Stépane soupirait et disait en clignant de l’œil de leur côté :