Comme un fait exprès, la pluie et le vent durèrent tout le mois de mai. Les routes se défoncèrent et se couvrirent de boue. Les chariots, en revenant de la ville, traversaient notre cour et c’était un spectacle horrible. Un cheval arrive à la porte cochère, les pieds écartés, le ventre gros. Avant d’entrer dans la cour, il salue de la tête. Puis apparaît une poutre de douze archines, mouillée, gluante. Auprès d’elle, empaqueté à cause de la pluie, sans regarder où il met les pieds, sans éviter les flaques d’eau, marche un moujik, les pans de son cafetan fourrés dans sa ceinture.
Un autre cheval surgit avec des planches ; puis un troisième avec une poutre, et un quatrième… L’espace devant la maison s’emplit peu à peu de chevaux, de poutres, de planches. Les moujiks et leurs femmes, celles-ci la tête encapuchonnée et la robe relevée, regardent avec colère nos fenêtres, braillent, exigent que la « dame » vienne. On entend des jurons grossiers. Et à l’écart, se tient Moïsséy qui semble se délecter de notre honte.
– C’est fini, nous n’amènerons plus rien ! crient les moujiks. Nous sommes éreintés. Va les chercher toi-même !
Mâcha, pâle, déconcertée, pensant qu’on va envahir la maison, leur envoie un demi-seau de vodka ; après cela le bruit cesse et les longues poutres, l’une après l’autre, rampent hors de la cour.
Quand je me rendais au chantier, ma femme s’agitait et disait :
– Les moujiks sont fâchés. Pourvu qu’ils ne te fassent rien ! Non, attends, j’y vais avec toi.
Nous allions ensemble à Kourîlovka et là-bas aussi les menuisiers nous demandaient des pourboires. La cage de poutres était prête ; il était temps de faire les fondements ; mais les maçons ne venaient pas. Il se produisit un retard et les menuisiers protestaient. Quand enfin les maçons arrivèrent, il se trouva qu’il n’y avait pas de sable : on avait perdu de vue qu’il en fallait. Profitant de notre situation inextricable, les moujiks de-mandèrent trente copeks par chariot, bien que, du chantier à la rivière, où l’on prenait le sable, il n’y eût pas un quart de verste. Et il fallait plus de cinq cents chariots… Les malentendus, les demandes, les réclamations n’en finissaient pas. Ma femme s’indignait, mais l’entrepreneur de maçonnerie, Tite Pétrov, vieillard de soixante-dix ans, la prenait par la main et disait :
– Regarde ici ! Regarde ! Amène-moi seulement du sable ; je t’enverrai dix hommes à la fois, et ce sera prêt en deux jours ! Regarde ici !
Mais le sable fut apporté ; deux jours, quatre jours, une semaine passèrent, et, au lieu des fondements, un fossé béait toujours.
– C’est à en devenir folle ! disait ma femme agitée. Quels gens ! Quel peuple !
Dans cette période de désarroi, l’ingénieur venait chez nous. Il apportait des provisions de hors-d’œuvre et de vins. Il mangeait longuement, puis se couchait sous la galerie et ronflait, en sorte que les ouvriers hochaient la tête et s’indignaient :
– Ce qu’il s’en paye !
Mâcha n’était pas contente des visites de son père. Elle n’avait pas confiance en lui, bien qu’elle le consultât. Quand après avoir fait la sieste et s’être levé de méchante humeur, il parlait en mauvais termes de Doubètchnia, et exprimait le regret d’avoir acheté cette propriété qui lui avait causé tant de pertes, l’angoisse se lisait sur la figure de la pauvre Mâcha. Elle se plaignait à son père ; il se contentait de bâiller et disait qu’il faudrait rosser les moujiks.
Notre mariage et notre vie lui semblaient une comédie. Il disait que c’était un caprice, une gageure.
– Il lui est déjà arrivé quelque chose de ce genre, me racontait-il à propos de Mâcha. Elle s’imagina une fois être une cantatrice et me quitta brusquement ; je la cherchai deux mois, et, mon bon, rien qu’en télégrammes j’ai dépensé pour elle mille roubles.
Il ne m’appelait plus ni sectaire, ni monsieur le peintre en bâtiments, et n’approuvait pas non plus comme jadis ma vie d’autrefois ; il disait :
– Vous êtes un homme étrange, anormal ! Je n’ose pas le prédire, mais vous finirez mal, mon cher !
La nuit, Mâcha dormait mal. Elle ne cessait de songer à on ne sait quoi, assise à la fenêtre de notre chambre à coucher. Finis les rires après le souper, et les gentillesses. Je souffrais, et, quand la pluie tombait, chaque goutte s’insinuait dans mon cœur comme une goutte de plomb. J’étais prêt à tomber à genoux devant Mâcha et à lui demander pardon du temps qu’il faisait. Quand les moujiks juraient dans la cour, je me sentais comme coupable. Je restais assis des heures à la même place, songeant à la magnifique créature, à l’être idéal qu’était ma Mâcha.
Je l’aimais passionnément, et tout ce qu’elle pouvait dire et faire, m’enchantait. Elle avait le goût des paisibles travaux ; elle aimait à lire longuement, à étudier. Connaissant la vie agricole par les livres, elle nous étonnait tous par son savoir. Et des conseils pratiques qu’elle donnait, aucun ne fut inutile. Et que de noblesse, de goût, de douceur d’âme en elle, la douceur d’âme des gens bien élevés !
Pour cette femme à l’esprit sain et positif, une vie désordonnée, remplie de désagréments et de petits soucis comme celle que vous vivions, était une vraie torture. Je le comprenais et en perdais aussi le sommeil. Ma tête travaillait sans cesse et les larmes me montaient aux yeux. Je m’affolais, ne sachant que faire.
Je courais en ville et rapportais à Mâcha des livres, des journaux, des bonbons, des fleurs. Ou bien, je pêchais en compagnie de Stépane, restant des heures entières sous la pluie, plongé jusqu’au cou dans l’eau froide, pour attraper une lotte et varier ainsi notre menu. Je priais humblement les moujiks de ne pas faire de bruit. Je les abreuvais de vodka, les achetais en quelque sorte, et leur faisais des promesses variées. Combien d’autres sottises encore !…
Enfin les pluies cessèrent et la terre sécha. On se lève à quatre heures ; on va au jardin. La rosée brille sur les fleurs, les oiseaux chantent, les insectes bourdonnent. Pas un nuage au ciel. Que le jardin, les prés et la rivière sont beaux ! Mais tout à coup, on se souvient des moujiks, des chariots, de l’ingénieur… Mâcha et moi nous partons dans un véhicule léger pour aller voir les avoines. Mâcha conduit ; je suis à califourchon derrière elle sur le drojki ; ses épaules à la demande des rênes se soulèvent, le vent joue dans ses cheveux[15].
– Tiens ta droite ! crie-t-elle aux gens que l’on croise.
– Tu as l’air d’un postillon, lui dis-je une fois.
– Peut-être ! Mon grand-père, le père de papa, était postillon, dit-elle en se retournant vers moi. Tu ne le savais pas ?
Et elle se mit à imiter les cris et les chansons des postillons.
– Dieu soit loué ! pensais-je en l’écoutant. Dieu soit loué !
Mais tout à coup je me souvins des moujiks, des chariots, de l’ingénieur…
XIII
Blagovo venait à bicyclette. Ma sœur se mit à venir souvent. Les conversations sur le travail physique, le progrès, la mystérieuse inconnue qui attend l’humanité dans un lointain avenir, recommencèrent. Le médecin n’aimait pas nos occupations agricoles parce que cela nous empêchait de discuter. Il disait que labourer, faucher, garder les veaux, n’était pas digne d’un homme libre, et que les gens se déchargeraient à l’avenir sur les animaux et les machines de tous ces modes grossiers de lutte pour l’existence. Ils s’occuperaient exclusivement de recherches scientifiques. Ma sœur demandait toujours à rentrer de bonne heure, et, si elle s’attardait le soir, ou restait à coucher, il n’y avait plus de bornes à son inquiétude.