– Mon Dieu, quelle enfant vous êtes encore ! lui disait Mâcha avec reproche ; c’est même ridicule à la fin !
– Oui, c’est ridicule, convenait ma sœur, je le conçois ; mais que faire, si je n’ai pas la force de me dominer ? Il me semble toujours que j’agis mal…
Pendant les fauches, faute d’habitude, mon corps était tout endolori. Le soir, à la terrasse, causant avec les miens, je m’endormais tout à coup et on riait fortement de moi. On me réveillait et on me faisait mettre à table pour souper. Le sommeil m’accablait et je voyais comme en rêve les lumières, les figures, les assiettes. J’entendais les voix et ne les comprenais pas. Levé dès le matin, je reprenais immédiatement la faux, ou bien je me rendais au chantier, et y travaillais toute la journée.
En restant à la maison les jours de fêtes, je remarquai que ma femme et ma sœur me cachaient quelque chose et cherchaient à m’éviter. Ma femme était comme auparavant tendre avec moi, mais elle avait des idées qu’elle ne me communiquait pas. Il était évident que son irritation contre les paysans augmentait toujours. La vie lui devenait toujours plus pénible ; mais elle ne se plaignait pas à moi. Elle parlait plus volontiers avec Blagovo qu’avec moi, et je n’en comprenais pas la raison.
Dans notre Gouvernement, les ouvriers avaient l’habitude, au moment des fauches ou des moissons, de venir le soir dans la cour des propriétaires et on leur offrait de la vodka. Les jeunes filles elles-mêmes en buvaient un verre. Nous abandonnâmes cet usage. Les faucheurs et les femmes restaient tard dans notre cour attendant la vodka et s’en allaient en jurant. Pendant ce temps, Mâcha se renfrognait durement et se taisait ; ou bien, énervée, elle disait au docteur à mi-voix :
– Les sauvages ! les Pétchénégues ![16].
À la campagne comme à l’école, on accueille toujours les nouveaux venus sans amabilité et d’une manière presque hostile ; on ne nous accueillait pas autrement. Au début, on nous considérait comme des gens simples et inintelligents qui s’étaient acheté un bien uniquement parce qu’ils ne savaient que faire de leur argent. On se moquait de nous. Dans notre bois et même au jardin, les paysans faisaient paître leur bétail. Ils poussaient nos chevaux et nos vaches dans le village, et venaient ensuite réclamer la réparation des dommages. Ils entraient en bandes dans notre cour et déclaraient bruyamment que nous avions fauché à tort une parcelle de prairies des villages de Bouchéévka ou de Sémiônikha, ne nous appartenant pas ; et, comme nous ne connaissions pas encore les limites de notre terre, nous nous en rapportions à eux et leur payions une amende. Ensuite, il se trouvait que ce que nous avions fauché nous appartenait. Dans notre bois, on écorçait les tilleuls. Un moujik de Doubètchnia, un exploiteur de paysans, qui vendait de la vodka sans patente, soudoyait nos ouvriers et nous trompait, de connivence avec eux, de la façon la plus perfide. Il enlevait les roues neuves des chariots et les remplaçait par des vieilles ; il volait nos harnais de labour et nous les revendait, etc. Mais le plus vexant est ce qui se passait à Kourîlovka. Sur le chantier de l’école, pendant la nuit, les femmes volaient les planches, les vitres, les barres de fer. Le staroste faisait chez elles une perquisition avec des témoins ; l’assemblée condamnait chacune des femmes à deux roubles d’amende ; et ensuite tout l’argent des amendes était bu par la communauté paysanne.
Quand Mâcha apprenait cela, elle disait avec indignation à Blagovo ou à ma sœur :
– Quels animaux ! C’est une horreur ! une horreur !
Et je l’entendis exprimer plus d’une fois le regret d’avoir eu l’idée de bâtir une école.
– Comprenez, lui disait le médecin d’un ton persuasif ; comprenez, que si vous construisez cette école et si vous faites ici du bien, en général, ce n’est pas pour les moujiks ; c’est pour la culture et pour l’avenir. Et plus ces moujiks sont grossiers, plus il y a de raisons pour bâtir une école.
Mais on ne sentait pas de conviction dans sa voix, et il me semblait que Mâcha et lui détestaient pareillement les moujiks.
Elle se rendait souvent au moulin et prenait ma sœur avec elle. Toutes deux disaient en riant qu’elles allaient voir Stépane, qui était si beau. Stépane, avec les hommes, était lent et taciturne ; mais, dans la société féminine, il se montrait bavard et hardi. Un jour, étant allé me baigner, j’entendis involontairement une conversation. Mâcha et Cléôpâtra, toutes deux en robes blanches, étaient assises sur la berge, dans la large ombre d’un saule ; Stépane était debout à côté d’elles, les mains derrière le dos.
– Est-ce que les moujiks sont des hommes ? disait-il. Pas des hommes, mais, excusez-moi, des bêtes, des charlatans[17]. Quelle est la vie d’un moujik ? Manger et boire ; et que la pâtée soit le meilleur marché possible, et s’écorcher le gosier au cabaret à hurler à tue-tête ! Et aucun bon propos pour personne, aucun égard, aucune forme ; rien que des grossièretés ! Le moujik vit dans la saleté, sa femme aussi, et ses enfants de même. Il couche tout habillé et pêche avec ses doigts les pommes de terre de sa soupe ; il boit le kvass[18] où se noient des cafards. Si seulement il les écartait en soufflant !
– C’est la pauvreté qui fait ça, dit ma sœur, prenant la défense des moujiks.
– Quelle pauvreté ! C’est vrai qu’ils sont pauvres ; mais il y a différentes façons de l’être, mademoiselle. Si des gens sont en prison, ou aveugles, ou culs-de-jatte, ceux-là sont malheureux. Dieu nous préserve de pareilles choses ! mais s’ils sont en liberté, s’ils ont tout leur esprit, s’ils ont leurs yeux et leurs mains, s’ils ont de la force, et que Dieu les assiste, que leur faut-il de plus ? Ce ne sont que des simagrées, mademoiselle ; c’est du manque de connaissance, c’est de la grossièreté, mais pas de la pauvreté ! Vous autres, par exemple, une supposition, qui êtes des patrons, et bien élevés, et qui voudriez, par pitié, leur venir en aide, ils boiront votre argent, tant ils sont vils ; ou, ce qui est encore pire, ils ouvriront eux-mêmes un cabaret, et, avec votre argent, commenceront à dépouiller leur prochain. Vous daignez parler de la pauvreté ! Mais un moujik riche vit-il mieux qu’un pauvre ? Il vit lui aussi, excusez-moi, comme un cochon. Grossier, braillard, butor ; il est plus gras que large ; le museau enflé, rouge ; on a envie d’allonger le bras et de le claquer, le lâche ! Lârione, de Doubètchnia, est riche lui aussi, mais il arrache les écorces dans votre bois aussi bien qu’un pauvre. Il jure, ses enfants jurent, et quand il a trop bu, il tombe le nez le premier dans une flaque, et y dort. Ils ne valent tous rien du tout, mademoiselle ! Vivre au milieu d’eux à la campagne, c’est vivre en enfer. J’en ai par-dessus la tête de cette campagne ; et j’en remercie le Seigneur Roi des cieux : je mange à ma faim, je suis habillé ; j’ai fait mon temps dans les dragons ; j’ai été trois ans staroste ; je suis maintenant un cosaque libre et je vis où je veux ! Je ne veux pas vivre dans mon village, et personne n’a le droit de m’y forcer. On me dit qu’il y a ma femme. « Tu dois, me dit-on, vivre avec ta femme dans ton îsba. » Et pourquoi cela ? Je ne me suis pas loué à son service…
– Dites, Stépane, demanda Mâcha, vous êtes-vous marié par amour ?
– Quel amour peut-il y avoir chez nous à la campagne ? répondit Stépane en souriant. Puisque vous voulez le savoir, je me suis marié deux fois. Je ne suis pas de Kourîlovka, mais de Zâlégochtch ; je vins ensuite à Kourîlovka comme gendre. Mon père ne voulut pas faire de partage entre nous ; nous étions cinq frères. Je lui plantai ma révérence et m’en fus dans un autre village. Ma première femme est morte très jeune.