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– Ma splendide Mâcha… murmurai-je… ma chère Mâcha…

Elle alla se coucher et je restai encore une heure à regarder les journaux illustrés.

– Tu as eu tort d’enlever les doubles fenêtres de la chambre à coucher, dit-elle ; j’ai peur qu’il ne fasse froid. Entends comme le vent souffle !

Je lus, à la rubrique « Variétés », une manière de fabriquer de l’encre à bon marché, et quelques lignes sur le plus gros diamant du monde. Puis je retombai sur la robe grise qui lui plaisait et m’imaginai Mâcha au bal, avec un éventail, les épaules nues, brillante, magnifique, parlant musique, peinture, littérature… Combien mon rôle me parut petit, mesquin et court !

Notre rencontre, notre mariage n’étaient qu’un des épisodes qui ne manqueraient pas dans la vie de cette femme si vivante et si largement douée. Tout ce qui existe de mieux dans la vie, je l’ai déjà dit, était à son service, et elle le recevait pour rien. Même les idées et le mouvement intellectuel du moment étaient pour elle un plaisir, fait pour diversifier sa vie ; moi, je n’étais que le cocher qui l’avait conduite d’un emballement à un autre.

Désormais, je ne lui étais plus nécessaire ; elle s’envolerait et je resterais seul.

Comme en réponse à mes idées, un cri désespéré retentit dans la cour :

– Au secours !

C’était une grêle voix féminine, et le vent, comme s’il eût voulu la contrefaire, gémissait aussi d’une voix grêle dans la cheminée.

Il passa une demi-minute, et dans le bruit du vent, retentit une autre fois, comme à l’autre bout de la cour le cri :

– Au secours !

– Missaïl, tu entends ? me demanda doucement ma femme. Tu entends ?

Elle sortit de sa chambre, vint à moi en chemise, les cheveux défaits, et elle écouta, en regardant la fenêtre sombre.

– On étrangle quelqu’un ! prononça-t-elle. Il ne manquait plus que ça.

Je pris un fusil et sortis. Il faisait très sombre dans la cour. Il soufflait un vent si fort qu’il était difficile de se tenir debout. J’allai vers la porte, j’écoutai ; les arbres ployaient, le vent sifflait et au jardin, un chien, celui sans doute du moujik idiot, aboyait indolemment. Derrière la porte une obscurité d’enfer ; pas une lumière sur la ligne du chemin de fer. Près de l’aile où, l’année passée, était le bureau, retentit tout à coup un cri étouffé :

– Au secours !

– Qui est là ? criai-je.

Deux hommes étaient aux prises. L’un poussait, l’autre résistait ; tous deux respiraient avec peine.

– Laisse-moi ! disait l’un d’eux. (Et je reconnus Ivane Tchéprakov ; c’était lui qui criait d’une voix grêle de femme.) Laisse-moi, damné, ou je te mords les mains !

L’autre était Moïsséy. Je les séparai et ne me retins pas de frapper deux fois Moïsséy à la figure. Il tomba, puis se releva, et je le frappai encore une fois.

– Il voulait me tuer, balbutia-t-il. Il allait à la commode de sa mère. Je veux l’enfermer dans l’aile, monsieur, pour qu’il ne fasse aucun mauvais coup.

Tchéprakov était ivre, ne me reconnaissait pas et soupirait sans cesse, comme pour emmagasiner de l’air et pouvoir crier de nouveau au secours. Je les laissai et revins à la maison. Ma femme était couchée tout habillée. Je lui racontai ce qui se passait dans la cour et ne lui cachai pas que j’avais frappé Moïsséy.

– C’est effrayant de demeurer à la campagne ! dit-elle. Et quelle longue nuit, mon Dieu !

– Au secours ! entendit-on un peu après.

– Je vais aller les calmer, dis-je.

– Non, laisse-les se couper la gorge, dit-elle avec dégoût.

Elle regardait le plafond et écoutait. J’étais assis à côté d’elle, n’osant pas lui parler, comme si c’eût été ma faute qu’on criât au secours dans la cour et que la nuit fût si longue.

Nous nous taisions et j’attendais avec impatience de voir le jour luire aux fenêtres. Mâcha regardait tout le temps, comme si elle fût revenue à elle. Elle semblait s’étonner qu’intelligente, bien élevée, si soignée, elle eût pu tomber dans ce misérable désert provincial, au milieu d’une bande de gens misérables et insignifiants, et qu’elle eût pu s’oublier au point de s’amouracher de l’un d’eux, et d’être restée sa femme, plus d’une demi-année. Il me semblait que pour elle, Moïsséy et Tchéprakov, et moi, nous étions tous la même chose. Dans ce sauvage « au secours » d’un ivrogne, tout s’était confondu pour elle : et moi, et notre mariage et notre propriété et les boues emprisonnantes de l’automne. Et quand elle soupirait ou faisait un mouvement pour se coucher plus commodément, je lisais sur son visage : « Oh ! que vienne plus vite le matin ! »

Le matin, elle partit.

Je restai encore trois jours à l’attendre ; puis j’enfermai tous nos effets dans une chambre ; je la fermai et m’en allai aussi vers la ville.

Quand je sonnai chez l’ingénieur, c’était déjà le soir, et les réverbères de la Bolchâïa Dvoriânnskaïa étaient allumés. Le domestique me dit qu’il n’y avait personne à la maison. L’ingénieur était à Pétersbourg et ma femme était probablement chez les Ajôguine à une répétition. Je me rappelle avec quelle agitation je me rendis chez eux, comme mon cœur battait et s’arrêtait quand je montais l’escalier, et comme je restai longtemps sur le palier, n’osant pas pénétrer dans ce temple des muses !

Dans le salon, sur la table, sur le piano, sur la scène, partout brûlaient des bougies, trois par trois, et le spectacle était fixé au treize ; maintenant la première répétition avait lieu un lundi, jour néfaste. Toujours la lutte contre les superstitions ! Tous les amateurs de l’art scénique étaient déjà au complet. L’aînée, la cadette et la plus jeune des Ajôguine arpentaient la scène en lisant leurs rôles. À l’écart de tous, se tenait Rédka, immobile, appuyé au mur ; il regardait la scène avec adoration, en attendant le commencement de la répétition. Tout était comme naguère !

J’allai saluer la maîtresse de maison, mais tout le monde me cria « chut » et me fit signe de m’arrêter. Le silence s’établit. On ouvrit le piano, une dame s’assit, clignant ses yeux myopes sur la musique, et Mâcha s’approcha, parée, belle, mais d’une beauté fort différente de celle qu’elle avait au printemps, lorsqu’elle venait me voir au moulin. Elle se mit à chanter :

Pourquoi, nuit claire, je t’aime tant !

C’était la première fois que je l’entendais chanter. Elle avait une belle voix, pleine, succulente et forte. À l’entendre, il me semblait que je mangeais du melon sucré et parfumé. La romance terminée, on l’applaudit et elle sourit, heureuse, jouant des yeux, feuilletant sa musique, arrangeant sa robe, tel un oiseau qui s’est enfin envolé de sa cage et qui lisse ses ailes en liberté. Ses cheveux étaient ramenés sur ses oreilles ; sur son visage, se voyait une expression mauvaise, effrontée, comme si elle voulait nous défier tous, ou nous crier, comme à des chevaux : « Eh ! vous autres, chéris ! »

Il est probable qu’alors elle ressemblait beaucoup à son grand-père, le postillon.

– Toi aussi, te voilà ! me demanda-t-elle en me donnant la main. Tu m’as entendue chanter ? comment trouves-tu ?

Et sans attendre ma réponse, elle continua :

– C’est très bien que tu sois ici. Je pars cette nuit pour Pétersbourg pour quelque temps. Tu me laisses partir ?

À minuit, je l’accompagnai à la gare. Elle m’embrassa tendrement, sans doute pour me remercier de ne pas lui poser de questions inutiles ; et elle promit de m’écrire. Je pressai longtemps ses mains, les baisai, contenant à peine mes larmes et sans lui dire un mot.

Je restai à regarder les feux du train qui s’éloignaient ; je la caressais en imagination et lui disais doucement :