– Maintenant, dit ma sœur quand nous entrâmes dans la maison, mon sort est décidé. Après ce qui s’est passé, je ne peux plus retourner là-bas. Mon Dieu, que c’est bien ! J’en ai le cœur allégé.
Ma sœur se mit tout de suite au lit. Des larmes brillaient à ses cils, mais son expression était heureuse ; elle dormit profondément ; doucement, on voyait, qu’en effet, elle avait le cœur allégé, et qu’elle se reposait, ce qui ne lui était pas arrivé de longtemps.
Nous commençâmes à habiter ensemble. Elle chantait sans cesse et se trouvait bien ; les livres que je prenais à la bibliothèque, je les rapportais sans qu’elle les eût lus : elle ne pouvait plus lire ; elle ne voulait que rêver et parler de l’avenir. En raccommodant mon linge, ou en aidant Kârpovna près du four, elle chantait ou parlait de son Vladimir, de son esprit, de ses bonnes manières, de sa bonté, de son savoir extraordinaire, et j’en convenais, bien que je n’aimasse plus son docteur. Elle voulait travailler, vivre indépendante, se suffire ; elle disait qu’elle deviendrait institutrice ou infirmière dès que sa santé le lui permettrait, et qu’elle laverait elle-même son plancher et son linge.
Elle aimait déjà passionnément son petit. Il n’était pas encore au monde qu’elle savait déjà quels yeux il aurait, quelles mains, et comment il rirait. Elle parlait d’éducation, et, comme à son sens le meilleur homme au monde était Vladimir, tous ses raisonnements se bornaient à ce que le petit fût aussi séduisant que son père. Il n’y avait pas de terme à ses conversations, et tout ce qu’elle disait lui procurait une vraie joie. Quelquefois je m’en réjouissais aussi, je ne sais pourquoi.
Elle m’avait probablement contagionné de sa rêverie ; je ne lisais plus rien ; je rêvais. Le soir, malgré ma fatigue, j’arpentais ma chambre, les mains dans les poches, et je parlais de ma femme.
– Qu’en penses-tu ? demandais-je à ma sœur. Quand reviendra-t-elle ? À Noël, il me semble ? Pas plus tard. Que peut-elle bien faire là-bas ?
– Si elle ne t’écrit pas, c’est qu’elle reviendra certainement bientôt.
– C’est vrai, répondais-je, sachant très bien que Mâcha n’avait plus maintenant aucune raison de revenir…
Je m’ennuyais beaucoup sans elle. Je ne pouvais plus me leurrer moi-même et je tâchais que les autres me trompassent. Ma sœur attendait son docteur, et moi Mâcha ; et, tous deux, nous causions sans répit, nous riions et nous ne remarquions pas que nous empêchions Kârpovna de dormir. Elle était couchée sur le four et murmurait sans cesse :
– Le samovar a ronflé ce matin ; cela ne signifie rien de bon, mes chers cœurs !
Personne ne venait chez nous, sauf le facteur qui apportait à Cléopâtra les lettres de Blagovo, et Prokôfy qui venait quelquefois chez nous le soir. Après avoir regardé ma sœur en silence, il rentrait dans la cuisine et disait :
– Chaque condition doit connaître ses obligations ; et celui qui, par orgueil, ne veut pas se les rappeler, pour celui-là, c’est la vallée de larmes.
Il aimait ce mot « vallée de larmes ». Une fois que je passais par le marché, c’était à Noël, il me fit entrer dans sa boutique et, sans me tendre la main, me dit qu’il avait à me parler d’une affaire sérieuse.
Il était rouge de froid et de vodka. Près de lui, derrière l’étal, se tenait Nicôlka avec sa figure de brigand, tenant à la main un couteau ensanglanté.
– Je veux vous exprimer mes dires, commença Prokôfy ; cet état de choses ne peut pas durer, parce que, vous le comprenez bien, les gens ne nous approuveront, ni vous, ni moi pour une pareille vallée de larmes. Ma mère, naturellement, ne peut pas, par pitié, vous dire la chose désagréable que votre sœur aille dans un autre logement en raison de sa position ; mais moi je ne veux plus de ça, parce que je ne peux pas donner mon approbation à sa conduite.
Je le compris et sortis de la boutique. Le jour même, ma sœur et moi, nous déménageâmes chez Rédka. Nous n’avions pas d’argent pour prendre une voiture. Nous partîmes à pied. Je portais sur le dos un sac contenant nos effets ; ma sœur, qui pourtant n’avait rien dans les mains, étouffait, toussait, et demandait sans cesse si nous arriverions bientôt.
XIX
Enfin, il vint une lettre de Mâcha.
Mon bon, mon cher M. A.[20], m’écrivait-elle, « mon doux, mon ange », comme vous appelle le vieux peintre, adieu ; je pars avec mon père pour l’Amérique visiter l’exposition. Dans quelques jours, je verrai l’Océan. C’est si loin de Doubètchnia que je n’ose pas y penser ! C’est hors de portée comme le ciel. Mais je veux aller vers la liberté. Je triomphe, je me sens folle, et vous voyez combien ma lettre est décousue. Mon cher, mon bon, rendez-moi ma liberté ; brisez vite le fil qui nous lie encore vous et moi… Vous avoir rencontré, vous avoir connu a été un rayon de soleil dans mon existence ; mais j’ai eu tort de devenir votre femme. Vous le comprenez, et la conscience de cette faute me pèse maintenant ; je vous en supplie, à genoux, mon ami magnanime, vite, vite, avant mon départ sur l’Océan, télégraphiez-moi que vous consentez à réparer notre faute commune, à enlever de mes ailes la seule pierre qui les charge. Mon père, qui prend sur lui toutes les démarches, me promet de ne pas trop vous fatiguer par les formalités. Alors, je suis libre ! n’est-ce pas ? libre d’aller aux quatre points de la terre. Est-ce oui ?
« Soyez heureux, que Dieu vous bénisse, et pardonnez à la pécheresse que je suis.
« Je suis en bonne santé. Je sème l’argent ; je fais beaucoup de bêtises, et je remercie Dieu à chaque instant qu’une mauvaise femme comme moi n’ait pas d’enfants. Je chante, j’ai du succès ; d’ailleurs ce n’est pas ce qui me passionne : c’est là mon port, c’est la cellule dans laquelle je me réfugie pour avoir du repos. Le roi David avait une bague portant l’inscription : « Tout passe. » Quand on est triste, ces mots vous rendent gai, et quand on est gai, ils vous rendent triste. Et je viens de m’offrir une bague de ce genre avec des caractères hébraïques ; ce talisman me préservera des passions. Tout passe, et la vie passera ; il ne faut donc s’attacher à rien. Ou plutôt, il faut garder la conscience de sa liberté, parce que, quand l’homme est libre, il ne lui faut rien, absolument rien de plus. Rompez donc notre lien. Je vous embrasse bien fort, vous et votre sœur. Pardonnez-moi et oubliez votre