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« M. »

Ma sœur était couchée dans une chambre, et Rédka, qui avait été malade et se remettait, était dans l’autre. Juste au moment où je reçus cette lettre, ma sœur passa sans bruit chez le peintre, s’assit à côté de lui, et se mit à lire. Elle lui lisait tous les jours Ostrôvski ou Gôgol ; il écoutait, les yeux fixes, sans rire, hochant la tête et murmurait de temps à autre, à part lui :

– Tout peut arriver, tout peut arriver !

Si dans l’œuvre qu’on lui lisait il se passait quelque chose de laid, de monstrueux, il disait, comme en se réjouissant du malheur d’autrui et touchant du doigt le livre :

– Le voilà, le mensonge. Voilà ce que fait le mensonge !

Les œuvres le captivaient par leur sujet, par leur morale et par leur composition adroite et compliquée ; il admirait l’auteur, mais ne l’appelait jamais par son nom :

– Comme il a habilement tout arrangé ! disait-il.

Ma sœur ne lut qu’une page ; la voix lui manqua. Rédka la prit par la main, et, ayant remué ses lèvres sèches, il dit d’une vois enrouée, à peine perceptible :

– L’âme du juste est blanche et lisse comme de la craie, et celle du pécheur est comme de la pierre ponce. L’âme du juste, c’est de l’huile claire ; celle du pécheur, c’est du goudron noir. Il faut peiner, il faut souffrir, il faut pâtir, continua-t-il. L’homme qui ne travaille pas et qui ne souffre pas, n’entrera pas dans le royaume des cieux. Malheur aux repus ; malheur aux forts ! Malheur aux riches, aux prêteurs à gages ; ils ne verront pas le royaume des Cieux. Le puceron mange l’herbe, la rouille mange le fer…

– Et le mensonge mange l’âme, termina ma sœur en riant.

Je relus ma lettre encore une fois. À ce moment vint à la cuisine un soldat qui nous apportait deux fois par semaine, on ne savait de la part de qui, du thé, des petits pains, et des gelinottes rôties qui sentaient le parfum. Je n’avais pas d’ouvrage ; il fallait rester à la maison des journées entières et, apparemment, celui qui nous envoyait ces friandises savait que nous étions dans le besoin.

J’entendis ma sœur causer avec le soldat et rire gaiement. Puis, elle mangea un petit pain, étant couchée, et me dit :

– Quand tu ne voulus pas rester dans un bureau et allas chez les peintres, Anioûta Blagovo et moi nous savions, dès le début, que tu avais raison ; mais nous craignions de le dire tout haut. Quelle force, explique-le-moi, nous empêche d’avouer ce que nous pensons ? Vois plutôt Anioûta Blagovo ; elle t’aime ; elle t’adore ; elle sait que tu as raison ; elle m’aime comme une sœur et reconnaît aussi que j’ai raison ; et, je le pense, elle m’envie dans le fond de l’âme ; mais on ne sait quelle force l’empêche de venir chez nous ; elle nous évite, elle nous craint…

Ma sœur croisa les bras sur sa poitrine et dit avec chaleur :

– Comme elle t’aime ! si tu savais ! Elle n’a avoué cet amour qu’à moi seule, et encore tout bas, dans l’obscurité. Elle m’a emmenée dans une allée sombre du jardin, et s’est mise à me chuchoter comme tu lui es cher. Tu le verras, elle ne se mariera jamais à cause de l’amour qu’elle a pour toi. La plains-tu au moins ?

– Oui, répondis-je.

– C’est elle qui envoie les petits pains. Elle est étrange, vraiment ; pourquoi s’en cache-t-elle ? Moi aussi j’étais ainsi ; mais je suis partie et ne crains plus personne maintenant. Je pense et dis à haute voix ce que je veux, et je me sens heureuse. Quand je vivais à la maison, je n’avais aucune notion du bonheur ; maintenant je ne changerais pas avec une reine.

Blagovo revint. Il avait conquis le titre de docteur en médecine et vivait maintenant dans notre ville, chez son père. Il se reposait et disait qu’il retournerait bientôt à Pétersbourg. Il voulait faire des vaccinations contre le typhus, et, je crois, contre le choléra. Il voulait aller à l’étranger pour se perfectionner et obtenir ensuite une chaire à l’université. Il avait quitté le service militaire, portait d’amples vestons en cheviote, de larges pantalons et de belles cravates ; ma sœur était enthousiasmée de ses épingles, de ses boutons et du mouchoir de soie rouge que, sans doute par coquetterie, il mettait dans la poche de devant de son veston. Un jour, par oisiveté, nous comptâmes avec elle tous ses costumes, et nous décidâmes qu’il en avait au moins dix. Il était clair qu’il aimait ma sœur, comme avant ; mais il ne dit pas une seule fois, même en plaisantant, qu’il l’emmènerait avec lui à Pétersbourg ou à l’étranger ; et je ne pouvais pas m’imaginer ce qui adviendrait d’elle, de son enfant, si elle restait vivante. Elle rêvait sans cesse et ne pensait pas sérieusement à l’avenir. Elle disait que le docteur pouvait partir où il voudrait, et même l’abandonner, pourvu qu’il fût heureux. Le passé lui suffisait.

Ordinairement quand il venait, il l’auscultait très soigneusement, et exigeait qu’elle bût du lait en y mettant des gouttes. Cette fois-ci, il en fut de même. Il l’ausculta et la força à boire un verre de lait ; et il y eut ensuite, dans nos chambres, une odeur de créosote.

– Voilà une enfant sage, dit-il en lui prenant le verre… Il ne faut pas trop parler. Ces derniers temps, tu jacasses comme une pie. Je t’en prie, tais-toi.

Elle riait. Puis il entra dans la chambre de Rédka, où je me trouvais, et me tapa amicalement sur l’épaule…

– Hé bien ! vieux ? demanda-t-il, en se penchant sur le malade.

– Votre Noblesse, dit Rédka en remuant doucement les lèvres, Votre Noblesse, j’ose vous dire que nous sommes tous dans la main de Dieu ; nous devons tous mourir. Permettez-moi donc de vous dire la vérité… Votre Noblesse, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux !

– Que faire ? plaisanta le docteur ; il faut quelqu’un en enfer.

Et soudain, quelque chose se produisit dans ma conscience. Il me sembla, comme en songe, que j’étais en hiver dans la cour de l’abattoir, et que Prokôfy se tenait auprès de moi, sentant la poivrée. Je fis un effort, me frottai les yeux, et me figurai que j’allais chez le gouverneur lui fournir des explications. Rien de semblable ne m’était jamais arrivé, ni ne m’arriva ensuite, et j’explique que ces étranges souvenirs, ressemblant à un rêve, étaient dus à un surmenage nerveux. Je revoyais l’abattoir, l’entrevue avec le gouverneur, et en même temps, je sentais confusément que ce n’était pas la réalité.

Quand je revins à moi, je vis que je n’étais plus à la maison, mais dans la rue, et me trouvais sous un réverbère avec le docteur.

– C’est triste, dit-il, et les larmes lui coulèrent aux joues. Elle est gaie, elle rit tout le temps ; elle espère, et sa situation est désespérée, mon ami. Votre Rédka me déteste et veut sans cesse me faire comprendre que j’ai mal agi envers elle. À son point de vue il a raison ; mais j’ai aussi ma manière de voir, et ne me repens pas du tout de ce qui est arrivé. Il faut aimer ; nous devons tous aimer, n’est-ce pas ? Sans amour il n’y aurait pas de vie. Qui redoute ou qui évite l’amour, n’est pas libre.

Peu à peu, il vint à d’autres sujets ; il parla de la science, de sa thèse qui avait plu à Pétersbourg ; il parlait avec enthousiasme et ne se rappelait plus ma sœur, son chagrin, ni moi. La vie l’entraînait. Chez l’autre, l’Amérique et la bague avec inscription, et, chez celui-ci, le titre de docteur et la carrière de savant… Seuls, ma sœur et moi restions où nous en étions.