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Après l’avoir quitté, j’allai sous un réverbère et relus une fois de plus la lettre de Mâcha. Et je me rappelai, me rappelai clairement comment, au printemps, elle était venue chez moi au moulin, et s’était couchée, couverte d’une jaquette en peau de mouton, voulant ressembler à une paysanne. Une autre fois (c’était aussi le matin), nous retirions la nasse de l’eau ; de grosses gouttes de pluie tombaient des saules du rivage, et nous riions…

Notre maison à la Bolchâïa Dvoriânnskaïa était sombre. J’escaladai la palissade et, comme je le faisais jadis, je me rendis à la cuisine par l’entrée de service, pour y prendre ma lampe. Il n’y avait personne à la cuisine. Près du fourneau ronronnait le samovar, en attendant mon père.

« Qui sert le thé à mon père maintenant ? » pensai-je.

Ayant pris la lampe, je m’en allai dans l’appentis, me fis un lit sur des vieux journaux et me couchai. Les champignons de bois, sur les murs, étaient revêches comme avant et leurs ombres dansaient. Il faisait froid. Je me figurai que ma sœur allait venir à l’instant m’apporter à souper ; mais je me rappelai qu’elle était malade et couchée dans la maison de Rédka ; et il me sembla étrange que j’eusse enjambé la palissade et que je restasse dans l’appentis qui n’était pas chauffé. Ma mémoire s’embrouillait. Je vis toute sorte d’absurdités.

Un coup de sonnette. Je retrouve des bruits que je connais depuis l’enfance. D’abord, le fil de fer gratte le mur, puis, à la cuisine, retentit une sonnerie plaintive et brève. C’est mon père qui rentre du cercle.

Je me levai et allai à la cuisine.

La cuisinière Akssînia leva les bras en me voyant, et se mit à pleurer.

– Mon aimé ! dit-elle doucement ; mon chéri ! Ah ! Seigneur !

Et dans son trouble, elle se mit à froisser son tablier. Des grands bocaux de liqueurs étaient rangés sur la fenêtre. Je me versai une tasse à thé de vodka et la bus avidement parce que j’avais très soif. Akssînia venait de laver la table et les bancs ; cela sentait l’odeur des cuisines claires et confortables que tiennent des cuisinières propres. Cette odeur et le chant des grillons nous attiraient ici, dans cette cuisine, quand nous étions enfants, et nous faisaient souhaiter d’entendre des contes et de jouer aux cartes…

– Et Cléopâtra, où est elle ? demanda Akssînia doucement, se pressant et retenant son souffle. Et où est ta casquette, petit père ?… On dit que ta femme est partie pour Pétersbourg ?

Akssînia était à notre service depuis le temps de notre mère ; elle nous baignait jadis dans une bassine en bois, nous étions encore, pour elle, des enfants qu’il fallait guider. Un quart d’heure lui suffit pour m’exposer toutes ses considérations, ses raisonnements d’ancienne bonne, accumulés dans le calme de sa cuisine, depuis que nous ne nous étions pas vus. Elle dit qu’on pouvait obliger le docteur à épouser Cléopâtra ; il suffirait de l’intimider, et, si l’on rédigeait une bonne supplique, l’archevêque annulerait son premier mariage. Elle me dit qu’il serait bien de vendre Doubètchnia, à l’insu de ma femme, et de mettre l’argent dans une banque, à mon nom. Elle insinua que si ma sœur et moi nous nous jetions aux pieds de notre père, il nous pardonnerait peut-être. Il fallait faire dire une prière à la Reine des Cieux…

– Allons, petit père, va lui parler ! me dit-elle, lorsque la toux de mon père retentit ; va lui parler ; prosterne-toi devant lui ; ta tête n’en tombera pas.

J’y allai. Mon père était assis à sa table-et dessinait un plan de maison de campagne, avec des fenêtres gothiques, et une grosse tour qui ressemblait à une vigie de pompiers, quelque chose d’extraordinairement arriéré et dénué de tout talent.

De ma place, je voyais tout ce plan. Je ne sus plus pourquoi j’étais venu chez mon père mais je me rappelle que, quand je vis sa figure maigre, sa nuque rouge, son ombre sur le mur, j’eus envie de me jeter à son cou et, comme m’avait dit Akssînia, de me prosterner devant lui. Mais la vue de la maison de campagne, avec ses fenêtres gothiques et sa grosse tour, me retint.

– Bonsoir, lui dis-je.

Mon père me regarda, et baissa aussitôt les yeux sur son plan.

– Que veux-tu ? demanda-t-il après un peu de silence.

– Je suis venu vous dire que ma sœur est très malade. Elle mourra bientôt, ajoutai-je d’une voix sourde.

– Eh bien ! soupira mon père, en ôtant ses lunettes et les posant sur la table, tu récoltes ce que tu as semé. Tu récoltes ce que tu as semé, répéta-t-il en se levant de sa table. Je te prie de te rappeler qu’il y a deux ans, tu es venu chez moi, et qu’à cette même place, je t’ai prié de renoncer à tes chimères. Je t’ai rappelé le devoir, l’honneur, et tes obligations envers tes ancêtres, dont nous devons saintement conserver les traditions. M’as-tu écouté ? Tu as méprisé mes conseils ; tu as continué à t’en tenir à tes fausses conceptions. En outre, tu as aussi entraîné ta sœur dans tes errements, et tu lui as fait perdre sa moralité et sa pudeur. Maintenant, les choses vont mal pour vous deux ; eh bien, récoltez ce que vous avez semé !

En parlant, il allait et venait dans la chambre ; il pensait probablement que je venais chez lui en repentant et il attendait sans doute quelque imploration pour moi ou pour ma sœur.

Il faisait froid, et je tremblais comme si j’avais la fièvre ; je parlais avec peine d’une voix enrouée :

– Moi aussi, je vous prie de vous rappeler, dis-je, qu’à cette même place, je vous ai supplié de chercher à me comprendre et de trouver avec moi une raison et la façon de vivre. En réponse vous m’avez parlé de nos ancêtres, de mon grand-oncle qui écrivait des vers. On vous dit maintenant que votre fille unique est perdue, et vous parlez derechef d’ancêtres et de traditions… Une pareille légèreté chez un vieillard, à qui il ne reste que cinq ou dix années à vivre !…

– Pourquoi es-tu venu ici ? me demanda mon père sévèrement, froissé sans doute de ce que je l’eusse accusé de légèreté.

– Je ne sais pas ; je vous aime et il me chagrine que nous soyons si éloignés l’un de l’autre ; voilà pourquoi je suis venu. Je vous aime encore, mais ma sœur a définitivement rompu avec vous. Elle ne vous pardonne pas et ne vous pardonnera jamais. Votre nom seul lui inspire le dégoût du passé et de la vie.

– À qui la faute ? cria mon père. À toi, vaurien !

– Soit ! dis-je, admettons ! Je reconnais que c’est en grande partie ma faute ; mais pourquoi prétendez-vous nous imposer la vie que vous menez, qui est si triste, si plate ? Pourquoi dans aucune de ces maisons que vous construisez, voici trente ans déjà, n’y a-t-il pas un seul homme auprès duquel j’aie pu apprendre comment il faut vivre sans se sentir en faute ! Il n’y a pas un honnête homme dans toute la ville. Vos maisons, ce sont des repaires maudits où l’on fait périr les mères et les filles, où l’on torture les enfants…

Ma pauvre mère ! continuai-je désespéré ; ma pauvre sœur ! Il faut s’abrutir d’eau-de-vie, de cancans ou de cartes ; il faut ramper, faire le bigot, dessiner, pendant des dizaines d’années, des plans et des plans, pour ne pas voir toute l’horreur qui se cache dans ces maisons ! Notre ville existe depuis des siècles, et, dans ce laps de temps, elle n’a pas donné à la patrie un seul homme utile, pas un ! Vous avez étouffé dans le germe tout ce qui était vivant et avait le moindre éclat. Ville de boutiquiers, de taverniers, d’employés, de bigots ; ville inutile, inepte, vaine, que ne regretterait pas une âme si elle disparaissait sous terre tout à coup.