Выбрать главу

– Je ne veux pas t’écouter, vaurien, dit mon père.

Et il prit une règle sur la table.

– Tu es ivre ; comment oses-tu te présenter chez ton père dans un état pareil ! Je te le dis pour la dernière fois, et tu pourras le répéter à ta sœur dévergondée : Vous ne recevrez rien de moi ! J’ai arraché de mon cœur le souvenir de mes enfants insoumis, et, s’ils souffrent de leur insoumission et de leur entêtement, je ne les plains pas. Tu peux retourner d’où tu viens ! Dieu a voulu me punir en vous, mais je supporterai cette épreuve avec résignation. Comme Job, je trouverai ma consolation dans les souffrances, et le travail assidu. Ne franchis plus ce seuil avant de te corriger. Je suis juste ; tout ce que je dis est profitable et si tu veux le bien, tu n’auras qu’à te souvenir toute ta vie de ce que je t’ai dit et que je répète.

Je fis un geste de découragement et je sortis. Je ne me rappelle pas ce qui se passa la nuit et le jour suivants ; on dit que j’errai dans les rues sans casquette, titubant et chantant à haute voix ; les gamins me suivaient, en criant :

– Petit Profit ! Petit Profit !

XX

Si j’avais eu l’envie de me commander une bague, j’aurais choisi la devise : « Rien ne passe ! » Je crois que rien ne passe en effet et tout laisse une trace ; le moindre de nos pas a une signification dans cette vie, comme dans la vie future.

Ce que j’ai vécu n’a pas été vain. Mes grands malheurs, ma patience ont touché le cœur des habitants et aujourd’hui, on ne m’appelle plus Petit Profit. On ne se moque plus de moi, et, quand je passe au marché, on ne me lance plus d’eau. On s’est accoutumé à ce que je sois ouvrier et à ce que, bien que noble, je porte des seaux de couleur et pose des carreaux. Au contraire, on me donne volontiers des commandes et je passe pour bon ouvrier et pour le meilleur entrepreneur de la ville après Rédka, qui, bien que guéri et peignant comme avant les coupoles des clochers sans échafaudage, n’a plus la force d’en venir à bout avec ses ouvriers ; je cours la ville à sa place pour trouver des commandes. J’embauche et je paie les ouvriers ; j’emprunte de l’argent à gros intérêts ; et maintenant, je comprends qu’on puisse, pour une commande de rien, courir la ville deux ou trois jours pour trouver des couvreurs. On est poli avec moi ; on me dit « vous », et, dans les maisons où je travaille, on m’offre du thé, et on envoie demander si je ne veux pas dîner. Les enfants et les jeunes filles viennent souvent et me regardent avec curiosité et tristesse.

Un jour, comme je travaillais dans le jardin du gouverneur, peignant en faux marbre un pavillon, le gouverneur y entra. Et, par désœuvrement, il se mit à me parler. Je lui rappelai le jour où il m’avait fait venir chez lui pour une explication. Il me regarda un instant, puis il fit sa bouche en 0, écarta les bras et dit :

– Je ne me rappelle pas.

J’ai vieilli, je suis devenu silencieux, rude, sévère. Je ris rarement, et on dit que je ressemble à Rédka. Comme lui, j’ennuie les ouvriers par mes sermons inutiles.

Maria Vîctorovna, mon ex-femme, vit maintenant à l’étranger. Son père, l’ingénieur, construit un chemin de fer dans les provinces orientales, et il y achète des terres. Le docteur Blagovo est aussi à l’étranger. La propriété de Doubètchnia est revenue à Mme Tchéprakov qui l’a rachetée à l’ingénieur avec vingt pour cent de rabais. Moïsséy porte un chapeau melon ; il vient souvent pour affaires en ville sur une araignée ; et il s’arrête devant la banque. On dit qu’il a déjà acheté un bien par cession et qu’il s’informe constamment à la banque au sujet de Doubètchnia qu’il compte aussi acheter. Le pauvre Ivane Tchéprakov a longtemps battu le pavé de la ville, ne faisant rien et s’enivrant. J’ai essayé de lui faire gagner sa vie avec nous, et, pendant un temps, il peignait les toits, posait les vitres, et y avait pris goût. Il volait l’huile comme un véritable ouvrier, demandait des pourboires, et s’enivrait. Mais bientôt le travail l’ennuya. Il devint triste et revint à Doubètchnia. Et les ouvriers me confièrent ensuite qu’il les avait incités à aller avec lui, la nuit, tuer Moïsséy et dévaliser la générale.

Mon père a beaucoup vieilli. Il est voûté et se promène le soir devant sa maison. Je ne vais jamais chez lui.

Prokôfy, pendant le choléra, traitait les marchands avec de la poivrée additionnée de goudron et se faisait payer ; comme je l’appris par notre journal, il fut condamné aux verges parce qu’il avait, dans sa boutique, mal parlé des médecins. Son commis Nicôlka est mort du choléra ; Kârpovna est encore vivante ; elle aime et craint son Prokôfy comme avant. En me voyant elle dit chaque fois, hochant la tête et avec un soupir : Malheur, malheur à toi !

Pendant la semaine, je suis occupé du matin au soir ; mais les jours de fêtes, quand il fait beau, je prends sur mes bras ma minuscule nièce (ma sœur attendait un garçon et elle eut une fille), et je vais lentement jusqu’au cimetière. Là, je demeure longtemps à regarder la tombe qui m’est chère. Et je dis à la petite fille que sa mère est couchée là.

Quelquefois, je rencontre près de la tombe Anioûta Blagovo. Nous nous disons bonjour et nous restons silencieux, ou bien nous parlons de Cléopâtra, de son enfance et de la tristesse qu’il y a à vivre sur cette terre. Puis, sortis du cimetière, nous marchons en silence et elle ralentit le pas, afin de rester plus longtemps avec moi. Joyeuse, clignant les yeux à la lumière vive du jour, la petite tend vers elle ses petites mains ; nous nous arrêtons, et nous la caressons ensemble.

Quand nous rentrons dans la ville, Anioûta Blagovo, troublée et rougissante, me dit adieu et continue à marcher seule, sérieuse et sévère… Aucun de ceux qui la rencontrent ne peut penser qu’elle vient de marcher à côté de moi, et qu’elle a caressé l’enfant.

1896.

IÔNYTCH

I

Lorsque, dans la ville gouvernementale de S…, les étrangers se plaignaient de l’uniformité de la vie, les habitants, comme pour se disculper, disaient qu’au contraire on était très bien à S…, qu’il y avait une bibliothèque, un théâtre, un club, qu’on y donnait des bals et qu’enfin il y avait des familles intelligentes, intéressantes, agréables, avec lesquelles on pouvait se lier.

Et on indiquait la famille Toûrkine comme la plus cultivée et la plus remplie de talents.

Cette famille habitait la rue principale, près du gouverneur, dans une maison à elle. Toûrkine, Ivan Pétrôvitch, bel homme brun avec des favoris, organisait des spectacles d’amateurs dans un but de bienfaisance. Il y jouait lui-même les vieux généraux et toussait alors très drôlement. Il connaissait beaucoup d’anecdotes, de charades, de dictons. Il aimait à plaisanter et à faire de l’esprit, et son expression était telle qu’on ne pouvait pas deviner s’il plaisantait ou s’il parlait sérieusement.

Sa femme, Véra Iôssifovna, maigre et gentille, avec un pince-nez, écrivait des romans et des récits, et les lisait volontiers à ses invités.

Leur fille, Ekathérîna Ivânovna, jeune personne à marier, jouait du piano.

En un mot, chaque membre de la famille avait du talent.

Les Toûrkine recevaient avec affabilité et montraient gaiement à leurs invités, avec une grande simplicité de cœur, ce qu’ils savaient faire. Dans leur vaste maison de pierre, l’espace ne manquait pas et, l’été, on y était au frais. La moitié des fenêtres ouvrait sur un vieux jardin ombreux où des rossignols chantaient au printemps. Quand il y avait compagnie, on entendait à la cuisine un bruit de hachoirs, on sentait l’oignon grillé ; et cela présageait un abondant et savoureux souper.

On dit au docteur Startsév, Dmîtri Iônytch, quand il fut nommé médecin du zemstvo et s’installa à Dialéj, à dix verstes de S…, qu’il devait, à titre d’intellectuel, faire connaissance avec les Toûrkine. Une fois, en hiver, on le présenta dans la rue à Ivan Pétrôvitch ; on parla du temps, du théâtre, du choléra, et une invitation suivit.