Au printemps, le jour de l’Ascension, après avoir fait sa consultation, Startsév se rendit en ville pour se distraire et s’acheter quelques effets ; il y alla à pied, sans se presser (il n’avait pas encore de chevaux à lui) et il fredonnait sans cesse :
Quand je n’avais pas encore bu les larmes de la coupe de vie…
En ville, il dîna, se promena, puis, comme d’elle-même, l’invitation d’Ivan Pétrôvitch lui revint à l’esprit. Il décida d’aller voir quelle sorte de gens étaient les Toûrkine.
– Bonjour… je vous en prie, lui dit Ivan Pétrôvitch, venant à sa rencontre à la porte d’entrée, très content de voir un hôte aussi agréable ; venez que je vous présente à ma très fidèle épouse Vérotchka. Je lui ai dit, reprit-il en présentant le docteur à sa femme, qu’il n’a pas le moindre droit romain de rester chez lui à son hôpital. Il faut qu’il consacre ses loisirs à la société. N’est-ce pas, mon âme ?
– Asseyez-vous là, dit Véra Iôssifovna en faisant asseoir son hôte à côté d’elle ; vous pouvez me faire la cour. Mon mari est jaloux ; c’est un Othello ; mais nous tâcherons qu’il ne remarque rien.
– Ah, mon petit oiseau, ma toute bonne ! dit tendrement Ivan Pétrôvitch, et il l’embrassa sur le front… Vous êtes venu bien à propos, docteur, ma très fidèle épouse a écrit un grandissime roman et elle le lira aujourd’hui à haute voix.
– Jeantchik[47], dit Véra Iôssifovna à son mari, dites que l’on nous donne du thé[48].
On présenta à Startsév Ekathérîna Ivânovna, jeune fille de dix-huit ans, très ressemblante à sa mère, également maigre et gentille. Elle avait encore une expression enfantine et une taille fine, délicate, une gorge virginale, belle et saine, évoquant le printemps, le vrai printemps. Ensuite on but du thé en mangeant des confitures, du miel, des bonbons, et de très bons biscuits qui fondaient dans la bouche. À l’approche du soir, les amis et connaissances arrivèrent, et, à chacun, Ivan Pétrôvitch disait en le fixant de ses yeux rieurs :
– Bonjour, s’il vous plaît.
Ensuite, tous s’assirent au salon avec des mines très sérieuses, et Véra Iôssifovna lut son roman.
Elle commença ainsi :
« La gelée augmentait toujours… »
Les fenêtres étaient grandes ouvertes ; on entendait à la cuisine un bruit de hachoirs, l’odeur de l’oignon frit se répandait… Dans les fauteuils vieux et profonds on était bien, les bougies clignotaient doucement dans la pénombre du salon. En ce soir d’été, quand les voix et les rires arrivaient de la rue et que dehors se répandait la senteur du lilas, il était difficile de comprendre comment la gelée augmentait toujours, et comment le soleil couchant éclairait de ses froids rayons la plaine neigeuse et un passant qui marchait, solitaire, sur la route.
Véra Iôssifovna lut l’histoire d’une jeune et belle comtesse, qui installait chez elle, à la campagne, des écoles, des hospices, des bibliothèques, et qui s’amourachait d’un peintre de passage.
Elle lisait des choses qui n’arrivent jamais dans l’existence et cependant c’était agréable à écouter. C’était confortable, et il vous passait en tête des idées si bonnes et si tranquilles qu’on ne voulait pas se lever.
– Pas mal du tout, dit doucement Ivan Pétrôvitch.
Un des invités écoutant, et transporté en pensée très, très loin, dit, d’une voix à peine distincte :
– Oui… en effet…
Une heure passa, deux heures… Dans le jardin municipal, un orchestre jouait et un chœur chantait. Quand Véra lôssifovna ferma son cahier, elle se tut cinq minutes, et écouta la loutchi-noùchka[49], que chantait le chœur. Et cette chanson exprimait ce qu’il n’y avait pas dans le roman, et ce qui est dans la vie.
– Vous publiez vos œuvres dans les revues ? demanda Startsév à Véra lôssifovna.
– Non, répondit-elle ; je ne les publie nulle part. Je les écris et je fourre les cahiers dans une armoire. Pourquoi publier ? Nous avons de la fortune.
Et tous soupirèrent, on ne sait pourquoi.
– Et maintenant, toi, Kôtik[50], dit Ivan Pétrôvitch à sa fille, joue-nous quelque chose.
On leva le dessus du piano, on ouvrit les cahiers de musique, déjà préparés. Ekathérîna Ivânovna s’assit et plaqua les deux mains sur le piano ; puis elle les replaqua de toutes ses forces ; et encore, et encore. Ses épaules et sa poitrine tressaillaient. Elle plaquait ses mains à la même place avec entêtement et il semblait qu’elle ne cesserait pas avant d’avoir fait entrer toutes les touches dans le piano. Le salon s’emplissait de tonnerre ; tout tonnait, le parquet, le plafond et les meubles… Ekathérîna Ivânovna jouait un passage difficile, intéressant par sa difficulté même, long, uniforme, et Startsév, écoutant, se représentait des pierres dégringolant d’une haute montagne, dégringolant et dégringolant, et il voulait qu’elles cessassent de dégringoler.
En même temps, Ekathérîna Ivânovna, rose d’efforts, énergique, avec une boucle de cheveux lui tombant sur le front, lui plaisait beaucoup. Après un hiver passé à Dialéj au milieu des malades et des moujiks, être dans un salon, regarder ce jeune être élégant et apparemment pur, écouter ces sons bruyants, ennuyeux, mais pourtant recherchés, était pour lui si agréable, si nouveau !…
– Eh bien, Kôtik, dit Ivan Pétrôvitch, les larmes aux yeux, quand sa fille eut fini et se leva, aujourd’hui tu as joué comme jamais. Meurs, Denis, tu ne feras pas mieux[51].
Tous l’entourèrent, la félicitèrent, s’étonnèrent, assurant qu’ils n’avaient pas entendu depuis longtemps de musique pareille. Et elle écoutait, silencieuse, souriant à peine, et dans toute sa personne se lisait le triomphe.
– Très bien ! Parfait !
– Très bien, dit aussi Startsév, cédant à l’entraînement général. Où avez-vous étudié la musique ? demanda-t-il à la jeune fille ; au Conservatoire ?
– Non, je m’y prépare seulement. Jusqu’à présent, j’ai étudié ici, chez Mme Zavlôvski.
– Vous avez été au lycée ?
– Oh non ! répondit pour elle sa mère ; nous prenons à la maison des professeurs du lycée ou de l’Institut. Convenez-en, elle aurait pu subir de mauvaises influences. Tant qu’une jeune fille grandit, elle doit être sous la seule influence de sa mère.
– Tout de même, maman, j’irai au Conservatoire, dit Ekathérîna Ivânovna.
– Non, Kôtik, assura sa maman. Kôtik ne fera pas de chagrin à son papa et à sa maman.
– Si, j’irai, j’irai ! dit Ekathérîna Ivânovna, mutine, plaisantant.
Et de son petit pied elle frappa le parquet.
Au souper, ce fut Ivan Pétrôvitch qui montra ses talents. Ne riant que des yeux, il raconta des anecdotes, proposa des énigmes drôles, qu’il résolvait, et il parlait toujours son langage extraordinaire, acquis par de longs entraînements à faire de l’esprit, et qui, évidemment, s’était transformé en habitude. Il disait : « grandissime, pas mal du tout, ça vous tortille, merci… »
Mais ce n’était pas tout.
Lorsque les invités, rassasiés et satisfaits, se groupèrent dans l’antichambre, cherchant leurs manteaux et leurs cannes, près d’eux se démena le petit domestique, Pavloûcha, ou, comme on l’appelait amicalement, Pâva, garçon de quatorze ans, aux cheveux ras, aux joues rondes.