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– Allons, Pâva, à ton tour fais-nous quelque chose ! lui dit Ivan Pétrôvitch.

Pâva prit une pose, leva les mains en l’air, et prononça d’un ton tragique :

– Meurs, malheureuse !

Et tous se mirent à rire.

– Amusante maison ! pensa Startsév en s’en allant.

Il entra dans un restaurant pour boire de la bière, puis s’en revint à pied chez lui, à Dialéj. Il marchait en fredonnant sans cesse :

Ta voix, pour moi, est caressante et tendre…

Ayant fait ses dix verstes, il ne sentait, en se couchant, aucune fatigue ; au contraire, il lui semblait qu’il aurait encore marché avec plaisir une vingtaine de verstes.

« Pas mal du tout… » se rappela-t-il en s’endormant.

Et il rit.

II

Startsév voulut souvent revenir chez les Toûrkine, mais il eut beaucoup à faire à l’hôpital et ne parvint pas à trouver un moment libre. Il passa ainsi plus d’un an à travailler et à rester seul, lorsque, un beau jour, on lui apporta de la ville une enveloppe bleu pâle.

Véra Iôssifvna souffrait depuis longtemps de migraines, mais quand Kôtik se mit à l’épouvanter chaque jour, en la menaçant d’aller au Conservatoire, les accès devinrent plus fréquents. Tous les médecins de la ville défilèrent chez les Toûrkine. Le tour du médecin du zemstvo arriva lui aussi.

Véra Iôssifovna lui écrivait une lettre pathétique, l’invitant à venir soulager ses maux. Startsév y alla, et se mit ensuite à venir souvent, très souvent, chez les Toûrkine.

Il avait, en effet, un peu soulagé Véra Iôssifovna, et elle disait à ses invités que c’était un docteur extraordinaire, étonnant. Mais Startsév ne venait déjà plus chez les Toûrkine pour la migraine de Véra Iôssifovna…

C’est un jour de fête. Ekathérîna Ivânovna a fini ses longs et fatigants exercices de piano. Ensuite, on est resté longtemps dans la salle à manger à boire du thé, et Ivan Pétrôvitch a raconté quelque chose de drôle. Mais on a sonné ; il a fallu aller dans l’antichambre recevoir un visiteur ; Startsév, profitant d’une minute de désarroi, dit à mi-voix à Ekathérîna Ivânovna, en s’agitant beaucoup :

– Au nom de Dieu, je vous en supplie, ne me torturez pas ; allons au jardin !

Elle leva les épaules, comme hésitante, ne comprenant pas ce qu’il voulait d’elle ; pourtant elle se leva et sortit.

– Vous jouez du piano des trois et des quatre heures, dit Startsév en la suivant, puis vous restez avec votre maman et il n’y a aucune possibilité de vous parler. Donnez-moi, je vous en supplie, ne fût-ce qu’un quart d’heure !

L’automne approchait. Le vieux jardin était paisible, triste ; les feuilles sombres gisaient dans les allées. Il faisait déjà nuit de bonne heure.

– Toute une semaine, je ne vous ai pas vue ; si vous saviez comme j’ai souffert ! continua Startsév. Asseyons-nous. Écoutez-moi.

Ils avaient une place préférée dans le jardin, un banc sous un large érable ; ils s’assirent sur ce banc.

– Que voulez-vous ? demanda Ekathérîna Ivânovna d’un ton sec, officiel.

– Toute une semaine sans vous voir, il y a si longtemps que je ne vous ai pas entendue ! J’ai soif de votre voix. Parlez.

Sa fraîcheur, l’expression naïve de ses yeux et de ses joues le charmaient. Même dans la façon dont sa robe lui allait, il voyait quelque chose d’extraordinairement joli, de touchant par sa grâce simple et naïve. Et, malgré cette naïveté, elle lui semblait très intelligente, et développée au delà de son âge. Il pouvait parler avec elle de littérature, d’art, de ce qu’on voulait. Il pouvait se plaindre de la vie et du monde, bien qu’il arrivât parfois que, durant une conversation sérieuse, elle se mît tout à coup à rire sans propos ou s’enfuît à la maison. Comme presque toutes les jeunes filles de S…, elle lisait beaucoup (à S…, en général, on lisait très peu, et on disait que, sans les jeunes filles et les jeunes juifs, on aurait pu fermer la bibliothèque). Qu’elle lût, cela plaisait infiniment à Startsév et il lui demandait avec émoi, chaque fois qu’il la voyait, ce qu’elle avait lu.

Et il l’écoutait le raconter avec enchantement.

– Qu’avez-vous lu cette semaine, depuis que nous nous sommes vus ? lui demanda-t-il encore. Parlez, je vous en prie.

– J’ai lu Pîssémski.

– Quoi donc ?

Mille Âmes, répondit Kôtik. Et comme les prénoms de Pîssémski étaient drôles, il s’appelait Alexey Théophilâktych !

– Où allez-vous donc ? dit Starstév effrayé, quand elle se leva tout à coup et se dirigea vers la maison ; j’ai besoin de vous parler ; il faut que je vous explique… Restez avec moi cinq minutes. Je vous en conjure !

Elle s’arrêta comme pour dire quelque chose, puis lui fourra maladroitement un billet dans la main, et courut vers la maison. Et là, elle se remit au piano.

« Ce soir, à onze heures, lut Startsév, soyez au cimetière, près du monument Demetti. »

« Cela n’a pas le sens commun, pensa-t-il, en revenant à lui. Que vient faire ici le cimetière ? Pour quelle raison ? »

C’était clair : Kôtik s’amusait. À qui, en effet, serait-il venu sérieusement en tête de donner rendez-vous, la nuit, loin de la ville, au cimetière, quand il est si aisé de le faire dans la rue ou au jardin municipal ? Et cela lui allait-il, à lui, médecin du zemstvo, homme instruit, sérieux, de soupirer, de recevoir des petits billets, de se traîner au cimetière, de faire des bêtises, dont même les collégiens rient aujourd’hui ! Où mènera ce roman ? Que diront ses confrères quand ils sauront ?

Ainsi pensait Startsév, tournant au cercle autour des tables. Mais, à dix heures et demie, il se rendit soudain au cimetière.

Il avait déjà en ce temps-là deux chevaux à lui et un cocher à gilet de velours, nommé Pantéléïmone. La lune brillait. Le temps était doux ; il faisait chaud, mais chaud comme en automne. Dans les faubourgs, près des abattoirs, les chiens hurlaient. Startsév laissa ses chevaux à l’extrémité de la ville, dans une petite rue, et se rendit à pied au cimetière.

« Chacun a ses bizarreries, pensait-il ; Kôtik, elle aussi, a les siennes. Qui sait ? Peut-être ne plaisante-t-elle pas et viendra-t-elle ? »

Et il se livra à cette faible et vaine espérance ; elle le grisait.

Il marcha une demi-verste à travers champs. Le cimetière se profilait en bande noire comme un bois ou un grand jardin. Le mur en pierres blanches, puis la porte apparurent… Au clair de lune on pouvait lire au-dessus de la porte : L’heure viendra dans laquelle… Startsév entra par la petite porte et ce qu’il vit tout d’abord, ce fut des croix blanches et des monuments de chaque côté de la large allée et leurs ombres noires, ainsi que celle des peupliers. Loin à l’entour on voyait du blanc et du noir, et les arbres endormis penchaient leurs branches sur du blanc. Il semblait qu’il fît plus clair ici que dans les champs. Semblables à des pattes, les feuilles des érables se dessinaient nettement sur le sable jaune des allées, et les inscriptions des monuments étaient lisibles. Aux premiers instants, Startsév fut frappé de ce qu’il voyait pour la première fois de sa vie et qu’il n’aurait probablement plus l’occasion de voir : un monde ne ressemblant à rien autre chose ; un monde où le clair de lune était si doux, si beau, qu’il semblait que ce fût là qu’il naissait ; un monde où il n’y avait pas de vie, quoi qu’on fît, et où l’on sentait dans chaque peuplier sombre, dans chaque tombe, un mystère promettant une vie douce, belle, éternelle. Des pierres tombales, des fleurs fanées, s’exhalaient, avec l’odeur des feuilles d’automne, le pardon, la tristesse, le repos…