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Et les Toûrkine ?

Ivan Pétrôvitch n’a pas vieilli, n’a pas changé du tout. Comme devant, il raconte des anecdotes et fait de l’esprit. Véra Iôssifovna lit, comme devant, ses romans à ses hôtes avec une cordiale simplicité. Et Kôtik joue du piano tous les jours pendant quatre heures. Elle a visiblement vieilli, est quelquefois malade ; elle va chaque automne en Crimée, avec sa mère.

En les conduisant à la gare, Ivan Pétrôvitch, quand le train s’ébranle, essuie ses larmes et crie :

– Adieu, s’il vous plaît.

Et il agite son mouchoir.

1898.

RÊVES

Deux centeniers amènent au district un de ces vagabonds qui disent ne plus se souvenir de leur identité. L’un des centeniers, trapu, la barbe noire, est planté sur des jambes extraordinairement courtes. Si on le regardait par derrière, il semblerait que ses jambes prissent naissance plus bas que chez les autres hommes. L’autre, est grand, maigre, long comme une perche, avec une barbe clairsemée, de couleur roux sombre.

Le premier marche en se dandinant, regarde de tous côtés, mordille soit une paille, soit sa manche, se bat les hanches, et ronronne comme un chat : il a, en un mot, un air insouciant et léger ; l’autre, au contraire, malgré sa figure maigre et ses épaules étroites, a l’air sérieux, honnête et positif. Il ressemble, de visage et d’allure, aux popes des vieux croyants ou aux guerriers des vieilles icônes. Dieu, « en raison de sa sagesse, a agrandi son front », c’est-à-dire qu’il est chauve – ce qui augmente encore la ressemblance indiquée. Le premier centenier s’appelle Anndréy Ptâkha ; le second, Nicânndre Sapôjnikov.

L’homme qu’ils accompagnent ne répond nullement à l’image que l’on se fait des vagabonds. C’est un petit homme malingre, maladif, aux traits minces, ternes, extrêmement vagues. Ses sourcils sont clairsemés, son regard est doux et soumis. C’est à peine s’il a une moustache, bien qu’il ait déjà dépassé la trentaine.

Il marche timidement, voûté, les mains engagées dans ses manches. Le col de son mauvais pardessus en drap râpé, qui n’est pas un pardessus de moujik, est relevé jusqu’aux bords de sa casquette, et seul son petit nez rouge ose regarder le monde de Dieu. Il parle d’une voix aiguë et caressante, toussote à chaque instant. Il est difficile, très difficile de voir en lui un vagabond qui cache son nom. C’est plutôt un fils de pope, pauvre, malchanceux, abandonné de Dieu, un scribe chassé pour ivrognerie, un fils ou un neveu de négociant qui, après avoir essayé ses faibles forces au théâtre, rentre à la maison pour jouer le dernier acte du fils prodigue ; peut-être, à en juger par la patience obstinée avec laquelle il lutte contre la gluante boue d’automne, est-ce un de ces novices fanatiques, qui courent les monastères russes, cherchant opiniâtrement, sans la trouver, « la vie paisible et innocente ».

Les piétons marchent depuis longtemps sans pouvoir sortir d’un étroit coin de terre. Devant eux cinq toises de route fangeuse et noire ; derrière eux, autant ; aussi loin que l’on regarde, une insondable muraille de brouillard blanc.

Ils marchent, ils marchent, mais c’est la même terre. La muraille n’est pas plus près ; le lopin de terre reste le même. Ils entrevoient un pavé blanc, un trou, une brassée de foin échappée par un passant. Une trouble flaque d’eau miroite, ou bien tout à coup, apparaît devant eux une ombre aux contours incertains ; plus on approche, plus elle est petite et noire. Encore un pas, et c’est un poteau de route déjeté, aux chiffres effacés, ou un pauvre bouleau, trempé, nu comme un mendiant de grand chemin. Le bouleau, du restant de ses feuilles jaunies, chuchote quelque chose. Une feuille se détache et tombe paresseusement sur la terre…

Et à nouveau le brouillard, la boue, l’herbe rousse au bord de la route. Aux herbes, pendent de mauvaises larmes troubles. Ce ne sont pas ces paisibles larmes de joie que pleure la terre au printemps, en retrouvant et accueillant le soleil d’été et avec quoi elle abreuve à l’aube les cailles, les râles de genêt et les bécassines, sveltes, aux becs effilés. Les pieds des marcheurs s’enlisent dans la boue lourde et collante. Chaque pas demande des efforts.

Anndréy Ptâkha, un peu excité, dévisage le vagabond et s’efforce de comprendre comment un homme vivant, et qui n’a pas bu, peut ne pas se souvenir de son nom.

– Tu es orthodoxe ? lui demande-t-il.

– Orthodoxe, répond docilement le vagabond.

– Alors tu as été baptisé ?

– Bien sûr, je ne suis pas un Turc… Je vais à l’église, je fais mes dévotions et ne mange pas gras quand c’est défendu. Je pratique exactement la religion…

– Comment donc t’appelles-tu ?

– Appelle-moi comme tu voudras, mon garçon…

Ptâkha lève les épaules, et, dans sa totale incompréhension, se bat les hanches. L’autre centenier, Nicânndre Sapôjnikov, se tait gravement. Moins naïf que Ptâkha, il sait parfaitement les raisons qui obligent un chrétien à cacher son nom aux hommes. Sa figure expressive est froide et sévère. Il marche à l’écart, sans consentir à un futile bavardage avec ses compagnons. Il tâche, semble-t-il, de montrer à tous et à chacun, et même au brouillard, son importance et sa pondération.

– Dieu sait pour qui il faut te prendre ! insiste Ptâkha. Un moujik, tu ne l’es pas, et un bârine[61] non plus ; tu es comme qui dirait entre les deux. Un de ces jours, je lavais un tamis dans un étang et j’ai attrapé une vermine grosse comme le pouce, ayant des côtes et une queue ; j’ai cru d’abord que c’était un poisson ; puis je vois – fût-elle crevée ! – qu’elle avait des pattes. Était-ce une vermine ou un poisson ? Le diable aille distinguer !… Toi, c’est pareil… De quelle condition es-tu ?

– Je suis moujik, de race paysanne, soupire le vagabond. Ma mère était serve. D’aspect, c’est vrai, je ne ressemble pas à un moujik parce que mon brave sort l’a voulu ainsi. Ma mère était bonne chez des seigneurs, et on la gâtait. Et comme je suis son sang et sa chair, je vivais avec elle dans la maison des maîtres. Elle me soignait, me dorlotait et avait en tête de me faire passer de ma simple situation à celle d’homme bien ; je dormais dans un lit ; je mangeais chaque jour un vrai dîner ; je portais des culottes et des bottes à la façon d’un petit noble ; on me servait à manger comme à ma mère. Avec l’argent que les maîtres lui donnaient pour s’habiller, ma mère me vêtait… Ma vie était bonne ! Combien j’ai mangé de bonbons et de biscuits quand j’étais petit !… Avec le total, on pourrait acheter un beau cheval. Ma mère m’apprit à lire et à écrire ; dès mon enfance, elle m’avait inspiré la crainte de Dieu et elle m’a si bien formé que je ne puis prononcer aucun gros mot de moujik. Je ne bois pas de vodka, mon garçon ; je m’habille proprement et peux me tenir comme il faut dans la bonne société. Si ma mère est encore vivante que Dieu lui donne la santé, et si elle est morte, Seigneur, reçois son âme dans Ton Royaume où les justes reposent !

Le vagabond découvrit son chef aux poils rares, leva les yeux en l’air et se signa deux fois.

– Donne-lui, Seigneur, dit-il d’une voix traînante, plutôt celle d’une vieille que celle d’un homme : donne-lui une place radieuse, une place de grand repos… Accorde Seigneur, à ton esclave Xénia, ta miséricorde ! Sans mon aimable mère, je serais à présent un simple moujik, sans intelligence. À présent, mon garçon, quoi qu’on me demande, je comprends tout, – l’écriture profane et la sacrée, toute sorte de prières et le catéchisme – ; et je vis d’après les Écritures… Je ne fais pas de mal aux gens, j’entretiens ma chair dans la sagesse et la pureté ; j’observe les carêmes et je mange chaque chose en son temps. Un autre n’a en tête que le plaisir, la boisson et le beuglement ; et moi, quand j’ai le temps, je m’assieds dans un coin et je lis un livre… Je le lis et je pleure ; je pleure…