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– Pourquoi pleures-tu ?

– C’est si touchant… Je ne paye que cinq copeks pour un petit livre, et je pleure et je gémis à l’infini…

– Ton père est-il mort ? demanda Ptâkha.

– Je ne sais pas, mon garçon. Je ne connais pas mon père, et il n’y a pas à s’en cacher. J’ai idée à ce sujet que je suis un enfant illégitime. Ma mère ayant passé toute sa vie près des maîtres ne désirait pas épouser un simple moujik…

– Et elle s’est laissée tomber dans les bras d’un bârine ! dit Ptâkha en riant.

– Elle ne s’est pas gardée, c’est vrai ; elle était pieuse, craignait Dieu, mais elle n’a pas gardé son innocence ; évidemment c’est un péché, un grand péché, il n’y a pas à dire ; mais à cause de cela j’ai peut-être en moi du sang noble : je ne suis peut-être moujik que de nom, et, en fait, je suis un noble monsieur.

Le « noble monsieur » dit tout cela d’une voix suave et douce, plissant son petit front étroit et émettant, avec son petit nez rouge et gelé, des sons grinçants.

Ptâkha l’écoute, le suit, étonné, du coin de l’œil, et ne cesse de lever les épaules.

Au bout d’environ six verstes, les centeniers et le vagabond s’assirent au haut d’une côte pour se reposer.

– Un chien même se rappelle son nom, marmonne Ptâkha ; moi on m’appelle Anndrioûchka[62], lui Nicânndre. Chaque homme a un nom de baptême et ne peut jamais l’oublier. En aucun cas !

– Qui a besoin de savoir mon nom ? soupire le vagabond en appuyant une joue sur son poing. Et quel profit en tirerais-je ? Je le dirais si on me permettait d’aller où je veux, mais si je le dis ce sera pire qu’à présent. Je sais la loi, frères orthodoxes. Je ne suis maintenant qu’un vagabond qui a oublié son nom, et le pis qui puisse m’arriver, c’est qu’on m’envoie en Sibérie orientale et qu’on me donne trente ou quarante coups de verges ; si, au contraire, je dis mon véritable nom et ma condition, ils m’enverront encore aux travaux forcés. Je le sais.

– As-tu été aux travaux forcés ?

– J’y ai été, cher ami ; j’ai eu pendant quatre ans la tête rasée et j’ai porté les fers.

– Pour quel fait ?

– Pour meurtre, brave homme. Quand j’étais encore un jeune garçon, dans les dix-huit ans, ma mère, par mégarde, a mis, au lieu de sulfate de soude, de l’arsenic dans le verre du bârine. Il y avait beaucoup de boîtes dans l’office… Ce n’était pas difficile de se tromper…

Le vagabond soupira, secoua la tête et dit :

– Elle était pieuse, mais qui connaît l’âme d’autrui ? C’est une forêt profonde. Peut-être le lui versa-t-elle par mégarde, et, peut-être, ne put-elle pas supporter en son âme que le bârine ait approché de lui une autre servante… J’étais jeune alors, et ne comprenais pas tout… Je me souviens que le bârine avait pris une nouvelle maîtresse et ma mère s’en chagrinait beaucoup. Eh bien, notre affaire ne dura pas moins de deux ans. Ma mère fut condamnée à vingt ans, et moi, vu ma jeunesse à douze ans seulement…

– Et toi, pourquoi donc ?

– Comme complice. C’est moi qui avais présenté le verre au bârine. C’était toujours ainsi ; ma mère préparait le sulfate, et je le servais. Mais, frères, je vous dis tout cela comme à des chrétiens, devant Dieu ; ne le racontez à personne.

– Personne ne nous questionnera, répondit Ptâkha. Alors, autrement dit, tu t’es enfui des travaux forcés ?

– Je me suis enfui, cher ami. Il y eut quatorze d’entre nous qui s’enfuirent, que Dieu leur donne la santé ! En s’enfuyant, ils me prirent avec eux. Maintenant, mon garçon, raisonne en conscience ; que gagnerais-je à dévoiler ma condition ? On me renverrait aux travaux forcés. Et quel forçat est-ce que j’y fais ? Je suis un homme délicat, maladif, j’aime à dormir et à manger proprement. Quand je prie Dieu, j’aime à allumer une veilleuse ou un cierge et à ce que l’on ne fasse pas de bruit autour de moi. Quand je me prosterne jusqu’à terre, j’aime qu’il n’y ait par terre ni saletés, ni crachats. Et je fais quarante prosternations matin et soir pour ma mère. (Le vagabond enleva sa casquette et se signa.) Eh bien ! qu’on m’envoie en Sibérie orientale, dit-il ; cela, je ne le crains pas.

– On y est donc mieux ?

– C’est une tout autre chose. Aux travaux forcés on est comme des écrevisses dans une corbeille de tille, à l’étroit, serrés, pressés ; on n’a pas de quoi respirer ; c’est un véritable enfer ; un enfer – préserve-nous-en, Reine des Cieux ! – Là-bas, tu es un brigand et on te traite en brigand, plus mal que n’importe quel chien. Aux travaux forcés, on ne peut ni dormir, ni manger, ni prier Dieu, mais la relégation, c’est autre chose. Je me ferai avant tout inscrire à la commune comme les autres. D’après la loi, l’État doit me donner un lot… oui, oui… La terre, là-bas, est pour rien, exactement comme la neige ; on prend ce qu’on veut. On me donnera, mon garçon, de la terre à labourer, de la terre à jardin et de la terre à bâtir… Je me mettrai à labourer, semer. J’achèterai du bétail et toute l’installation ; j’aurai des abeilles, des moutons, des chiens… J’aurai un chat de Sibérie pour que les souris ne mangent pas mon bien… Je me charpenterai une isba, frères ; j’achèterai des icônes… Si Dieu veut, je me marierai, aurai des enfants.

Le vagabond devise et regarde non pas les centeniers, mais dans le vague. Aussi naïfs que soient ses rêves, il les exprime d’un ton si sincère et si inspiré qu’on a peine à n’y pas croire. Un sourire tord sa petite bouche ; sa figure, ses yeux et son petit nez sont comme figés et perdus, à l’avant-goût délicieux du bonheur lointain. Les centeniers écoutent le vagabond et le regardent sérieusement, non sans sympathie ; ils y croient aussi.

– Je ne crains pas la Sibérie, continue à marmonner le vagabond. La Sibérie c’est comme la Russie. C’est le même lieu, le même tsar qu’ici ; on y parle chrétien, comme toi et moi. Seulement, là-bas, il y a plus d’espace libre et les gens vivent plus à l’aise. Tout y est mieux. Les rivières de là-bas, disons par exemple, sont plus belles que celles d’ici. Du poisson, du gibier, il y en a en veux-tu en voilà ! Et pour moi, frères, le premier de tous les plaisirs, c’est la pêche. Ne me donnez pas de pain si vous voulez, mais laissez-moi assis avec une ligne, ma parole ! Je pêche à la ligne au poisson vif, à la nasse, et, pendant la débâcle, je pêche à l’épervier. Je ne suis pas assez fort pour lancer l’épervier, alors je loue un moujik pour cinq copeks. Et alors, seigneur, quelle joie ! Tu attrapes une lotte ou une chevaine, c’est comme si tu voyais ton frère ! Et entends-le, il y a une adresse pour chaque poisson. On attrape l’un au petit poisson, l’autre à la larve, un troisième avec une grenouille, un autre avec une sauterelle ; il faut savoir tout cela.

« Prenons la lotte, par exemple. La lotte n’est pas un poisson délicat ; elle mordra même à une perche. Le brochet aime les goujons ; la grémille aime le papillon. Pêcher la chevaine dans un rapide, il n’y a pas de plus grand plaisir. Tu lances ton fil à distance, sans plomb, avec un papillon ou un hanneton, pour que l’appât surnage ; tu es dans l’eau sans pantalon et tu lances ta ligne au fil de l’eau, et la chevaine mord ! Seulement, il faut s’arranger pour qu’elle n’arrache pas l’appât, la maudite ! Dès qu’elle a touché la ligne, tire. Il n’y a pas à attendre. C’est affreux ce que j’ai pris de poissons dans ma vie !… Quand nous nous sommes évadés, les autres forçats dormaient dans les forêts ; moi pas ; j’étais entraîné vers la rivière ; et les rivières, là-bas, sont larges, rapides, les bords escarpés. C’est magnifique. Sur les rives, il y a des forêts sombres. Les arbres sont si hauts que, lorsqu’on en regarde la cime, la tête vous tourne. Aux prix d’ici, chaque sapin vaudrait dix roubles.