À l’afflux désordonné des rêves, des pittoresques images du passé, au doux avant-goût du bonheur, le pitoyable individu se tait. Il remue à peine les lèvres, comme s’il murmurait tout cela pour lui seul ; un sourire béat, céleste, ne quitte pas ses traits. Les centeniers se taisent.
Ils songent, tête basse… Dans la paix automnale, lorsqu’un froid et morne brouillard s’élève de terre, et se glisse dans l’âme, lorsqu’il reste planté devant les yeux comme un mur de prison et atteste à l’homme la limite de sa volonté, il est doux de penser aux larges fleuves rapides, aux rives plantureuses et abruptes, aux forêts infranchissables, aux steppes illimitées. Lentement, paisiblement, l’imagination vous retrace comment, le matin, à l’aube, alors que le carmin de l’aurore n’a pas encore quitté le ciel, un homme, pareil à une petite tache, avance sur la rive escarpée et déserte. Les sapins séculaires qui étagent leurs masses sur les deux côtés du torrent, regardent maussadement cet homme libre, et grondent sévèrement. Des racines, d’énormes pierres, des fourrés épineux lui barrent le chemin ; mais, robuste de corps, l’esprit alerte, il ne s’effraie ni des sapins, ni des pierres, ni de sa solitude, ni de l’écho bruyant qui répercute chacun de ses pas.
Les centeniers se dessinent les tableaux d’une vie libre qu’ils n’ont jamais vécue. Ils se remémorent confusément les images de ce qui leur a été raconté il y a longtemps, ou, peut-être, Dieu le sait, cette représentation d’une vie libre leur est-elle venue avec la chair et le sang de leurs libres aïeux !
Nicânndre Sapôjnikov, qui n’avait pas encore soufflé mot, rompit le premier le silence. Enviait-il le bonheur illusoire du vagabond ou sentait-il en son âme que ces rêves de bonheur ne s’accordaient pas avec le brouillard gris et la boue noire ; il regarda sévèrement le vagabond, et dit :
– Tout cela, frère, est bel et bon ; seulement, tu ne piétineras pas jusqu’à ces endroits bénis. À quoi penses-tu ? Tu feras quelque trois cents verstes et tu rendras ton âme à Dieu. Vois donc comme tu es chétif. Tu as à peine fait six verstes et tu ne peux plus souffler.
Le vagabond se tourne lentement vers Nicanndre, et son sourire disparaît. Il regarde, apeuré, et comme coupable, la figure compassée du centenier. Il se souvient apparemment de quelque chose et baisse la tête. Un nouveau silence plane… Les trois hommes songent…
Les centeniers font effort pour embrasser de leur imagination ce que Dieu seul peut contempler : cet effroyable espace qui les sépare du pays libre et enchanté. Dans la tête du vagabond, se pressent des tableaux nets et clairs, plus effroyables que l’espace. Devant lui se dessinent au net la traînerie judiciaire, les prisons d’étapes, celles du bagne, les barques de transport, les ennuyeux arrêts en cours de route, les rigoureux hivers, les maladies, les morts de camarades…
Le vagabond cligne les yeux d’un air coupable, essuie de sa manche son front où perlent des gouttelettes, et il respire comme s’il venait de sortir d’un bain de vapeur trop chaud ; puis, de son autre manche, il s’essuie le front et regarde craintivement autour de lui.
– Vraiment, tu n’y arriveras pas à pied ! reconnaît Ptâkha. Es-tu un marcheur ? Regarde-toi ! Tu n’as que la peau et les os ; tu mourras, frère !
– Bien sûr qu’il mourra ! dit Nicanndre. Comment pourrait-il vivre ? On le fourrera tout de suite à l’hôpital. Ce que je dis est vrai.
L’homme qui cache son identité regarde avec effroi les figures impassibles et sévères de ses sinistres compagnons, et, sans ôter sa casquette, les yeux écarquillés, se signe rapidement…
Il tremble, secoue la tête et se convulse tout entier, comme une chenille sur laquelle on a marché…
– Allons, dit Nicanndre en se levant, il est temps de partir. Nous nous sommes reposés.
Une minute après, les piétons marchent sur la route boueuse. Le vagabond est encore plus voûté et il a enfoncé plus profondément ses mains dans ses manches.
Ptâkha se tait.
1886.
SALLE 6
I
Dans la cour de l’hôpital, perdue dans une véritable forêt de bardanes, d’orties et de chanvre sauvage, s’élève une petite annexe. Le toit en est rouillé, la cheminée à demi écroulée, l’herbe pousse sur les degrés pourris de l’entrée, et des crépissages il ne reste que des vestiges. La façade principale regarde l’hôpital, celle de derrière est tournée vers les champs, dont la sépare, grise et garnie de clous, la barrière de l’hôpital. Ces clous, aux pointes effilées, la barrière et l’annexe elle-même ont cet aspect spécial, triste et rébarbatif que l’on ne voit chez nous qu’aux hôpitaux et aux prisons.
Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties, prenez le petit sentier qui conduit à l’annexe et nous jetterons un coup d’œil à l’intérieur. Voici ouverte la première porte ; entrons dans le vestibule. Le long des murs et près du poêle sont entassées de véritables montagnes de vieilles hardes d’hôpital. Des matelas, de vieilles capotes en lambeaux, des pantalons, des chemises à raies bleues, des chaussures usées et ne pouvant servir à qui que ce soit, toute cette friperie amoncelée, chiffonnée, pêle-mêle, pourrit et exhale une odeur suffocante.
Sur le tas de hardes est toujours couché, la pipe aux dents, le gardien Nikîta, vieux soldat en retraite, aux chevrons fanés. Il a la face dure d’un vieil ivrogne, des sourcils pendants qui lui donnent une expression de chien de la steppe, et le nez rouge. Il est de petite taille, d’aspect maigre et décharné, mais son maintien impose et ses poings sont robustes. Il appartient à cette catégorie d’hommes d’exécution, simples, positifs et bornés, qui aiment l’ordre par-dessus toute chose et sont convaincus qu’il faut cogner. Nikîta cogne en pleine poitrine, au visage, au dos, où cela tombe, et assure que sans cela rien ne marcherait à l’annexe.
Un peu plus loin, vous entrez dans une vaste pièce qui, défalcation faite du vestibule, occupe à elle seule toute l’annexe. Les murs y sont recouverts d’un enduit bleu sale ; le plafond est enfumé comme celui d’une isba sans cheminée ; il est manifeste que les poêles y fument l’hiver et que l’on n’y respire que vapeur de charbon. Des grilles de fer offusquent les fenêtres ; le plancher est gris et mal raboté. Il traîne une odeur de choux aigres, de mèche fumeuse, de punaises et d’ammoniaque, et l’on croirait entrer dans une ménagerie.
Sur des lits, vissés au plancher, des gens sont assis ou couchés, en capotes bleues et en bonnets de nuit, à l’ancienne mode. Ce sont des fous.
Ils sont cinq en tout, dont un seul noble ; les autres sont des petits bourgeois.
Le premier, auprès de la porte, est grand et maigre, avec de longues moustaches blondes et les yeux rougis par les larmes. Il est assis, la tête appuyée dans les mains, et regarde un point fixement. Sa maladie, sur le registre de l’hôpital, est dénommée hypocondrie, mais, en réalité, il est atteint de paralysie générale. Jour et nuit, il est triste, branle la tête, soupire et sourit amèrement. Il ne prend presque jamais part aux conversations et ne répond pas d’ordinaire quand on le questionne. Il mange et boit machinalement quand on lui donne à manger et à boire. À en juger par sa toux continuelle et déchirante, et par la maigreur et l’incarnat de ses joues, il fait de la phtisie.
Son voisin est un petit vieux alerte et remuant, avec une barbiche en pointe, et des cheveux noirs et bouclés. Toute la journée il va d’une fenêtre à une autre, ou reste assis sur son lit, les jambes croisées à la turque, fredonnant et sifflant sans interruption comme un bouvreuil, et riant doucement. Sa gaieté d’enfant et son tempérament actif se manifestent aussi la nuit quand il se lève pour prier Dieu, ou du moins pour se frapper la poitrine avec les poings et gratter les portes avec ses doigts. Il est juif et s’appelle Moïseïka. C’est un faible d’esprit, devenu fou il y a vingt ans, lorsque brûla un atelier de chapellerie qui lui appartenait. De tous les habitants de la salle 6, il a seul la permission de sortir dans la cour de l’hôpital et même dans la rue.