Examinez ces parchemins de M* Estienne le Blanc ornés de miniatures purement françaises, car le digne clerc, ymaigier habile, parait avoir employé sa vieillesse à enrichir les archives de son maître d'enluminures illustrant les différents épisodes de sa vie.
Voici deux manuscrits français du xiv* siècle, qui nous reviennent après un long séjour dans la chambre aux archives de la maison de Fioko; ce sont deux livres d'heures, l'un assez ordinaire, orné seulement de lettrines coloriées, pone la date de i388 et le nom d'Estienne le Blanc, moine de Laon; l'autre, aux armes d'Enguerrand Vil et beaucoup plus luxueux, comme vous le pouvez voir par ses lettres capitales, par ses bordures et encadrements de page relevés de pourpre et d^or, comporte une quarantaine de miniatures très soignées, en partie de la main du même Estienne le Blanc, ainsi que le révèle une mention de la dernière page :
« Escript et peint pour Monseigneur Enguerrand de Coucy, achevé le XIII* jour de mars de l'an iSgô par Estienne le Blanc, clerc serviteur de Dieu.
Daigne la Vierge notre dame Maintenir en garde son âme ! »
Voici maintenant sur le feuillet de garde de ce livre d'heures, toujours de la main d^Estienne le Blanc, les actes de baptême des fils de Coucy et d^Assaga, et dans cette charte relative au castel de Fioko, un portrait de Coucy dans son armure française, avec une vue du castel dans le fond. Voici une autre charte qui accorde des bâtiments à Fioko et quelques privilèges à des armuriers japonais travaillant sous la direction d*\in certain Jehan Miron, natif de Laon. Je n'ai pu retrouver malheureusement tous les noms des compagnons de Coucy, mais tournez les feuillets et lisez la page où Estienne le Blanc relate l'enterrement de trois chevaliers tués en défendant un des castels d'Enguerrand :
a Ce jourduy que, par la faulte des adventures souffertes sur les grandes mers océanes, je ne peux justement dater, mais approchant quinzième de janvier i4i5,ontété mis en terre messire Odon de Pic-qiiigny, natif de Picardie non loing d'Amiens, Messire Raoul Obry, chevalier normand, et Guyot de Brécy, escuyer, noble homme de Picardie, iadis pourvus de biens et honneurs en la terre de France et en dernier tenant en fief de Monseigneur Enguerrand castels et cités en sa terre de Fioko en Nippon... »
Ces feuillets de vieille écriture française, dont le dernier porte la date de 1426, étaient encore indéchiffrables pour mon ami Ogata Ritzou il y a six ans; il savait par des traditions de famille qu'un de ses ancêtres était venu de la lointaine Europe, mais rien de plus; il parlait un vague français alors, mais il devint mon élève, nous causâmes jurisprudence et beaux-arts ensemble, et un beau jour le dernier descendant des Coucy-Fioko m'ouvrit ses archives. Ravissement de ma part pour la démonstration que ces paperasses apportaient à mes théories encore vagues! Étonnement de Ritzou devant mes révélations sur cet ancêtre européen, sur le haut et puissant seigneur qui fut Enguerrand VII de Coucy... Il y avait de quoi, songez-y ! Pour compléter l'étrange histoire, je dois vous apprendre que le père de Ritzou fut, il y a une vingtaine d'années, malgré le sang demi-européen de ses veines, un des daïmios du parti féodal les plus opposés à l'ouverture du Japon aux étrangers, un de ceux qui, amenant aux armées taikounales le ban et rarriëre-ban de leurs vassaux, comme au moyen âge, combattirent avec le plus d'acharnement dans la grande guerre civile qui aboutit au triomphe du Mikado! Résultat : la vieille féodalité écrasée, les daîmios réduits à l'état de gros propriétaires tout simplement ou de fonctionnaires, le Japon ouvert et transformé... Enfin, ô tristesse! résultat particulier : le dernier descendant des orgueilleux seigneurs de Fioko et de Coucy, devenu juriste et docteur en chicane, obligé par la confiscation de ses biens, par la transformation de son état social, par le bouleversement général des choses, à s^occuper de contentieux commercial, de litiges mesquins, des menues affaires du mercantilisme vulgaire infiltré au Japon moderne ! »
Ritzou eut un sourire légèrement piteux.
c Dame, c'est assez dur, continua M® Larribe, d^autant plus qu^à peine débarqués ici, je lui ai fait faire un pèlerinage au château de ses aïeux français, les terribles Coucy de la grosse tour aujourd'hui encore debout, grand cadavre de pierre qui se dresse avec obstination sur une guirlande de tours éventrées, et regarde par les trous de ses brèches les vastes plaines arrachées à sa domination. Il est bien permis à mon ami de marquer quelque mélancolie tout de même et de songer devant les ruines du donjon de ses ancêtres dMci aux ruines plus récentes, mais plus achevées, du castel de ses ancêtres de là-bas, à Fioko en Nippon... Mais ne nous attendrissons pas, le passé est passé et revenons à notre thèse... Ainsi donc, des Européens sont allés au Japon bien avant les aventuriers portugais, bien avant les Hollandais; ainsi donc, cela est prouvé maintenant par les documents que nous apportons, Fart et Pin-dustrie des Japonais ont pu tirer quelque profit des connaissances spéciales apportées par quelques-uns des compagnons de Coucy, comme Estienne le Blanc ou l'armurier Jehan Miron; les solides armures des chevaliers français ont certainement influencé les fabricants japonais, qui se sont mis à en imiter ou arranger les différentes pièces à Pusage des dalmios.
L'architecture, comme je vous Pai dit, pouvait moins facilement recevoir des modifications européennes, dans ce pays de Nippon secoué par de fréquents tremblements de terre. Il était interdit au sire de Coucy de songer à édifier quelque chose de comparable à sa grosse tour du Valois; cela était matériellement impossible, et il dut se contenter des légères tours carrées assises sur de larges soubassements de pierre ou sur une croupe de colline. Cependant le castel de Fioko, dont on lui attribuait la construction, dura quatre siècles, et il fallut les canons européens du Mikado pour le renverser en 1868. Le père de Ritzou périt en le défendant; sans Pobstination du farouche daïmio, ce Coucy japonais serait aujourd'hui quelque chose comme préfet de son département, son fils Ritzou n'aurait pas eu besoin d^étudier le droit et nous ignorerions encore ces détails... Passons. Enguerrand apporta-t-il au Japon la science du blason ou les Japonais avaient-ils avant lui le goût des armoiries? Ce point peut être controversé; je crois que la vue de l'aigle éployée des Coucy planant dans les combats des siècles passés, et restée jusqu'en 1868 sur les bannières invaincues des daîmios de Fioko, contribua quelque peu à cette éclosîon d'emblèmes et de symboles variés des féodaux japonais.