Et dom Poirier resta seul.
Bien d'autres débris de la bibliothèque, arrachés aux Eammes, n^en avaient pas moins été perdus. Longtemps encore après l'incendie, les épiciers du quartier se fournirent à bon compte de cornets pour leurs denrées, et l'on vit même des marchands de vieux papiers vendre, au poids, des tas de manuscrits parfois ornés d'enluminures, des piles de vieux parchemins, des chartes pourvues de leurs grands cachets de cire pendant au bout des cordons. Des collectionneurs anglais ou hollandais, qui se créaient alors des musées à bon compte, avec les épaves des palais, des couvents et des hôtels seigneuriaux, dans la si lamentable liquidation de la vieille France, purent trou ver ainsi bon nombre de manuscrits uniques ou des pièces du plus grand intérêt historique, aux tas à deux Itards ou un sol la livre.
L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY
ÉTUDE D'EROTO-BIBLIOMANIE
/4l -r moi la chose en question », disait-11, avec un ' ton effarouché, ou bien ; « N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte que coûte; mais n'allez pas trop m'écorcher cependant..., hein!—je repasserai bientôt, »
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être sin-culîer n'était pas, à coup sûr, le premier venu; sa phy-ie seule m'intriguait particulièrement, et sous lîté vainement dissimulée de sa démarche, sentais un Bibliophile d'une race à pan. jrand, droit, corseté dans une longue houp-ide lui tombant aux talons ; le soulier mince, , découvrant le bas de soie, le visage rasé, lillé, poudrederîzé, les cheveux frisés et nadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, ant la paupière affaissée sur un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste : « Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père. n
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'ail jetait un regard apeuré tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il semblait agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues. — On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme ; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles : « L'avcz-vous ? — Non, répondait-on. — Pensez-y, n'est-ce pas? « reprenait-il avec découragement, et il se retirait.— Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, l'attendait à la porte; notre Bibliophile marquis de Carabas y montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. 11 recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï ei que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait en son home, au dire de
1 II' chacun. Hpk
personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté, car tout cela sentait fort le roussi. — De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps k autre au Bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse. — Les déesses de l'entrechat l'entouraient, ie noyaient dans des flots de gaze boutTante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats à l'ambre les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des
Stoïciens, le fameux Sequere Deum^ Je m^aperçus en effet que le dcstm sait nous guider, car, en cette occasion, il ne tarda à me serrir à souhait.
II
Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez une aniste célèbre où un de mes amis m^avait conduit. — Presque abandonné dans un petit salon d'^un rococo exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude parfaite sur le coussin d*un divan japonais, je me laissais bercer par une valse languissante, dont les accents m^arnvaient affaiblis, comme tamisés par le lointain et les lourdes tentures ; tout en regardant avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de Baudoin, j^avais presque perdu la notion du lieu ou j'étais céans, lorsque, tout à coup, prés de moi, sur le même divan, dodelinant de la tête et marquant du bout de sa bottine vernie le rythme de la danse, je vis, dans Félégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s^inquiéter de ma présence. — Je ne me demandai pas comment il était venu là sans que je Tentendisse approcher; je pensai de suite que Toccasion me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir ma voix :
— Quelle voluptueuse et adorable chose que la valse allemande! murmurai-je, afin d'engager la conversation.
— Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son laisserraller de tête et de bottine.
— Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.
— 11 n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à lui-même;... cependant Gungl's.
— Ah ! Gungl's, fis-je, charmant compositeur. — Le Rêve sur l'Océan est une œuvre tournoyante d'harmonie.
— Tournoyante d'harmonie; oui, pirouettante d'harmonie, me répondit-il avec laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
— 11 y eut un silence; — mon voisin de divan, renversé en arrière, avec une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet. — Je ne perdis pas courage et fis un nouvel effort :
— Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces mélodies du xviii*> siècle, mélancoliques, naïves et simples, si séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si gracieuses, bien que fluettes de stj-le.
11 souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver. — Je continuai :
— Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de Rameau, aux Menuets de Bocchcrini et de Reîcha, aux Symphonies de Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart?
— Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour clavecin! ht le Chevalier en se redressant subitement; les motifs pour clavecin. Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes alambi-qués ! que de légèreté et en même temps que de nonchalance ! Hélas ! le piano rend mal toutes ces jolies choses, et je préférerais mille fois les voir exécuter sur le clavier de quelque grêle et chevrotante Épînette que sur le meilleur Pleyel du monde.