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Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée : « Eh bien ! jeune homme, me disait^il, eh bien! mon ami, que dites-vous de mon xvin" siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Saphique serait en fon belle compagnie dans mon modeste petit musée? — Ce n'est pas tout, ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque, qui compte, je le crois, certaines curiosités qui ne manqueront pas d'être de votre goût. — Mais...qu'avez-vousî — on dirait que vous vous sentez mal?

Je répondis furtivement, m'excusani de ne pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte; j'invoquai un rendez-vous pressant, et, remerciant le galant Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous chez lui pour le lendemain à la même heure.

Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tète et un malaise général; ce que j^avais vum^ayait transporté dans un monde idéal, loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu odieux. Mon imagination s^était fatiguée dans une course échevelée à travers PEden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore à soulever mon haute forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.

Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien dangereux, une sorte de Méphistophélès régence qui s^était amusé à plaisir de mon enthousiasme juvénile. — Je lui en voulais presque de m^avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api du jardin contemporain, c'est-à-dire des petites Parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie de pièces blanches.

IV

Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez le Chevalier, qui m'attendait dans sa Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale ; une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme joyeux, et le soleil, tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait éclabousser les tapis d'Orient de reflets contrariés. Les parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de coquets lambrequins de moire vert myrthe, dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractère singulier de ceux que l'on voit dans le Musée Secret du Roi de Napîes, Je me croyais chez un juge d'instruction après la saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique. — La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, sur laquelle étaient jetés des — coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes, et une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines gargouilles moyen âge, tombait un lustre de bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eût dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.

Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres, lorsque, souriant et paternel, le Chevalier de Kerhany m'arrêta :

« Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous k tous les affamés du vice, à tous les grotesques de libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je croîs devoir vous prévenir ; réfléchissez comme si vous alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie. — Mon coupe est en bas, venez-vous faire un tour de lac?

— Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos pestiférés,

— Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m^indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est graduée, — les incunables sont à gauche, à l'extrémité du lieu où vous vous trouvez; — je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.

La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait appeler la série des anodins; c'étaient pour la plupart des romans ou contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Per-sanesouChinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis Grigri ; Thémidore; le Noviciat du Marquis de "* ou l'apprenti devenu maître; les Œuvres galantes de Bordes; le Grelot ; le Roman du Jour; le Sopha; le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes; les différents Codes: Code de la Toilette; Code des Boudoirs; Code du Divorce; Code des Mœurs ou la Prostitution régénérée ; Code de Cytkère ou Lit de Justice d'Amour; puis la Bibliothèque des petits maîtres, la Bibliothèque des Bijoux : les Bijoux indiscrets; le Bijou des DemoiselleSj les Bijoux des neuf Sœurs; le Bijou de Société ou l'Amusement des Grâces; les Bijoux des petits neveux d'Arétin et autres; les Caleçons des Coquettes du jour^ les Calendriers de Cythère, l'Almanach cul à tête,ou étrennes à deux/aces pour contenter tous les goûts,ainsi qu'une foule d'oeuvres scatologiques et d'dna orduriers.

Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, en forme de culs-de-lampe ou frappés en plein maroquin sur le plat des volumes en guise d'armoiries. — Des gravures licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes mêmes subissaient quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux, et je ne pouvais m'empécher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fût trouvé impitoyablement transformé par l'éroto-manie invétérée du Ciievalier de Kerhany. Au fur et à mesure que j'Inclinais vers la gauche, la gradation libertine , s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: la Muse folâtre; l'Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps (i6?o); le Parnasse satyrique du sieur Théophile; le Cabinet satyrique; les Œuvres de Corneille Blessebois; Dulaurens; les Muses en belle humeur ou Élite des poésies libres; le Pucelage nageur; l'Anti-Moine; le "Parnasse du XIX' siècle et tous les ouvrages imprimés en Belgique, i Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajou-uient de nouvelles gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas arriver au but, et j'abandonnai quelques centaines de volumes pour atteindre l'extrême gauche.