— Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
— La belle question ! Scarron le bouffon, Scarron le malade de la Reine, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron le raccourci de toutes les misères humaines, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez ? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.
Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poète, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture ; — les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines :
— Quel est le volume de Scarron que je lisais?
— Le Roman comique^ parbleu I
— Fi donc!
— Le Typhon ?
— Point.
— Le Virgile travesti ?
— Nenni.
— Jodelet duelliste !
— En aucune façon.
— Les Épistres chagrines?
— Pouvez-vous le penser ?
— Les Nouvelles?
- Eh I mon cher, ne courez pas si loin, <îe sont tout bonnement les Poésies du sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens
A honneur de rous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.
— Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis, contrôla et appuyé par...
Mais le livre déjà était ouvert; — placée dans l'attitude du Mascarille des Précieuses ridicules, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence, i Oyez, je vous prie, me dites-
Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée, ô ma belle précieuse I et, maîtrisant mon émotion, j'écoutai :
A MADEMOISELLE DE LENCLOS
O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra : Non,
Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
Tant est grande l'authorité Que s'acquiert en lou» lieux une jeune personne. Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.
Ce premier jour de l'an nouveau. Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
De quoi vous bastir une Estrennej
Contentez-vous de mes souhaits: Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraiDe Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.
Je souhaite donc à Ninon Uu mary peu hargneux, mais qu'il soit bel et bon.
Force gibier tout le carfme.
Bon vin d'Espagne, gros marron, Force argent, sans lequel tout homme est triite et bleune, Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.
Tudieu ! avec quelle émotion vraie vous récitStesces vers burlesques; quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que votre regard éuit vif, pendant la lecture de ces Estrennes! J'oubliai presque
ScaiTon et je négligeai de le maltraiter : — véritable magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie où les petits poètes, même, savaient donner de si galantes étrennes.
Je revis Ninon, sa cour brillante et sespassants de qualité : le Comte de CoJïgny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarccaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.
Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité. — J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels votre cher Scarron, alors ingambe, alors petit collet, courant de groupe en groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté bouffonne et cet atticisme pimenté de sel gaulois.
Vous paraissiez de mémesonger à tout cet autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats mutins, et votre oeil noir reflétait purement le temps jadis.
Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence :
O belle et charmante NînoD...
Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs !
Mémoires seokts c'était k qui réciterait le plus d'Estretmes, jusqu'à ce que, la mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage-
Vous étiez un vrai démon : et nous bouleversâmes tous les Pâmasses d'antan, nous piquant d^amour-propre, admirant, critiquant, discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous nos chers poètes.
Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin ! Nos regards étonnés se croisèrent ; les miens disaient : a 11 foit bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre; il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié! n Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine. nu
L'effroyable voyage que '' " " '
je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon triste logis de célibataire! —Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un oeil. — Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron que vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur tes courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon cœur et mon esprit.
Il y a un an, jour pour Jour; mon cœur a fait des économies, souvenez-vous-en!
Si la légende de la Belle au Bois Dormant pouvait être vraisemblable. ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me présenterais chez vous; — je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV, — seule devant un bon feu, — seule sur une causeuse, — mais... Mariette aurait congé ; — pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon ex libris... Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce:
O belle et charmante Ninon, A laquelle jamaU on ne répondra non!...
HISTOIRES DE MOMIES
RÉCITS AUTHENTIQUES
garçon sans aneciaiion, c esi-a-aire oeau maïc et non bellâtre, très bien en cour, ayant une grande influence morale sur le prince héritier; il était connu, aimé et apprécié à la fois des sportstnen, des femmes du monde, des artistes ballerines et de TOpéra, des archéologues ainsi bien que des érudits, et tous les peintres de la moderne Autriche, Mackart en tête, le citaient volontiers comme le plus généreux Mécène des arts contemporains.
Le comte W***, dans sa somptueuse demeure de Herrengasse, avait, à cette époque, réuni une des plus curieuses galeries d'objets d^art d'Europe. Possesseur d'une immense fortune, allié aux premières familles de l'Empire austro-hongrois, doué d'un flair de bibelotier hors ligne, il accumulait chaque jour sur toute l'étendue de ses domaines le butin de ses recherches; car le comte a travaillait dans le grand ».