Выбрать главу

Salut et liberté

X

Puis enfin, à la dernière reçue :

28 juillet

Monsieur le Commissaire,

On commence à bien se connaître tous les deux, n’est-ce pas ? Dommage que je ne puisse vous lire en retour. La journée a été plutôt morne. Inutile de vous décourager : vous êtes un incapable, mais n’importe qui aurait échoué. J’avais préparé mon coup au quart de poil. Pas d’embarras entre nous : je suis un assassin, vous êtes un flic, nous ne sommes pas faits pour nous rencontrer.

Salut et liberté

X

Adamsberg passait de l’une à l’autre, sifflotait, reprenait sa place. A présent que l’assassin ne pouvait plus s’empêcher d’écrire, il était tranquillisé. Mais il n’en livrerait guère plus. Il se bornerait sans doute à écrire en rond, pour le plaisir d’exister et l’envie de plaire, sans se découvrir. Il oscillait entre l’insulte et la confidence, assez hargneux pour oser, assez malin pour se retenir. Adamsberg avait l’impression que ces confidences étaient dictées par le souci étrange de gagner son indulgence. Comme si le type estimait qu’on n’abuse pas ainsi du temps et de l’attention d’autrui sans offrir une petite compensation en échange. Petits cadeaux qui ne valaient pas grand-chose, mais qui permettaient à leur auteur de poursuivre sa correspondance.

— C’est quelqu’un de courtois, conclut Adamsberg.

— Vous ne voyez rien d’autre ? demanda Danglard.

— Si. Les cheveux.

— Ah, vous aviez remarqué ?

— C’était là dès la deuxième lettre. Il glisse des cheveux un peu partout. Il y pense trop, ce gars.

— Dans la dernière lettre, il n’emploie pas le mot « cheveu ».

— Il écrit « au quart de poil », et c’est la même chose.

Danglard eut un geste de doute.

— Il n’y a rien non plus dans la lettre du 23, dit-il.

— Si, mais par rebond. « Sans aller par quatre chemins » voisine avec « sans couper les cheveux en quatre ». Il y a donc encore du cheveu dans cette lettre-là, à l’état souterrain.

Danglard grommela.

— Si, Danglard. C’est sûr. Ça marche comme ça. Le mot tourne, s’éclipse, mais l’idée est bien là.

— C’est curieux, soupira Danglard. C’est curieux de s’intéresser aux cheveux.

— Précisément. C’est très curieux. Quoi d’autre ?

— Les dates des envois : 23, 26, 28. Ça ne paraît pas probable que le type puisse habiter loin et vienne tous les deux jours à Paris pour poster son courrier. Il doit vivre dans la capitale ou les environs. On peut acheter La Voix du Centre dans toutes les gares. Si on surveillait les gares ?

Adamsberg secoua la tête. Danglard le trouvait moche à présent, alors que tout à l’heure encore il était assez beau. Quand le commissaire le contredisait, Danglard le trouvait subitement moche. Le lieutenant s’interrogeait du même coup sur sa propre inconstance et sur la relativité des jugements esthétiques. Si la beauté s’enfuit sitôt qu’on s’exaspère, quelle chance a-t-elle pour survivre en ce monde ? Et sur quoi fonder les critères stables de la beauté réelle ? Et où se trouve cette foutue beauté réelle ? Dans une forme hors tout ? Dans la jonction d’une forme et d’une idée ? Dans l’idée que suggère une forme ?

— Merde, dit Danglard. Je me donne soif.

— Pas maintenant. Nous en étions aux gares. Je ne crois pas que notre type habite forcément Paris ou sa couronne. Les cinq enveloppes ont traîné dans sa poche. Méticuleux comme il est, il ne doit pas reculer devant quelques allées et venues pour améliorer sa couverture. Pas question de perdre du temps dans les gares. On ne gagnera rien à démarrer de là.

— Mais faut-il absolument démarrer ? Faut-il absolument s’occuper de ces cinq lettres de merde ?

— Cela mérite réflexion, dit Adamsberg en tirant une nouvelle feuille de papier de son tiroir.

Le commissaire dessina quelques instants pendant que Danglard reprenait en silence son affaire de beauté relative.

— Et cela nous ramène à Vasco, reprit Adamsberg.

— Il n’a rien apporté depuis le lampadaire, et pourtant il y a eu trois nouvelles lettres. Vous voyez que ça n’a rien à voir.

— On va démarrer de là, de Vasco, insista Adamsberg.

— Ça n’a pas de sens, dit Danglard avec brusquerie.

— Ce n’est pas grave, on s’occupera des questions de sens plus tard. J’ai besoin de savoir ce que ce bonhomme fabrique en campant devant notre porte.

— À cette heure-ci, il est déjà parti avec son chargement.

— Aucune importance, ça peut attendre demain.

La soirée fut très chaude. On pouvait se promener en chemise. Danglard transpirait en remontant les provisions chez lui. Il avait acheté des pommes de terre et des saucisses pour le dîner des enfants, et puis des fraises. Dans deux jours, les cinq enfants partaient en vacances. Il n’avait pas encore réfléchi à la manière dont il meublerait cette courte solitude. Il pensait surtout qu’il dormirait beaucoup et qu’il boirait sans doute pas mal, ce qu’il ne pouvait faire en toute aisance devant le regard contrarié de ses filles. Danglard épluchait les pommes de terre, il se trouvait doué pour ce truc. Il pensait au lampadaire de Vasco de Gama. Il aurait été curieux de voir la chambre où habitait le vieux, dans une petite rue du 14e arrondissement. Vasco lui en avait montré une photo noir et blanc, et le lieu était si encombré qu’il n’avait pas pu différencier le plancher du plafond. Vasco avait précisé « Le bas est ici », en retournant la photo d’un air offusqué. Adamsberg n’en tirerait rien demain. Adamsberg était cinglé. Il était temps que septembre revienne avec quelques bonnes affaires authentiques. L’été n’était fait que de paperasseries chaudes, de trompe-l’œil et d’interrogations fantasmatiques. A son avis, l’été ne valait rien à Adamsberg. Il aurait mieux fait de partir dans sa montagne au lieu de tourner comme un fauve autour de ces cinq malheureuses lettres. C’est-à-dire un fauve de petit format, corrigea-t-il mentalement, quelque chose de pas grand, type lynx disons. Danglard claqua la langue, mécontent, en versant ses pommes de terre dans une cuvette pour le rinçage. Non, Adamsberg n’avait rien à voir avec un lynx, il n’était pas assez tendu pour le métier de félin. En ce moment, il devait se promener avec un crayon dans la poche arrière. Danglard l’enviait un peu.

Adamsberg traînait sur les quais de Seine. Comme beaucoup de provinciaux, il aimait cette balade alors que les Parisiens trouvaient que ça sentait surtout la pisse. La grosse chaleur de la journée avait tiédi les pierres du parapet sur lequel il s’était assis. Le commissaire, patient, attendait l’orage. Celui-ci commença par un bon coup de vent et par de petites gouttes d’eau hésitantes qui lui firent craindre qu’il n’avorte. Mais, finalement, il y eut tout. Les explosions, les éclairs redoublés, le déluge de flotte. Assis, les mains posées sur le parapet, Adamsberg n’en perdait pas une miette. Les gens avaient fui en courant. Il était seul dans le soir, au bord de la Seine. De l’eau coulait déjà en torrents sous ses pieds. Ce vacarme venait à merveille après ces journées où il n’avait fait que boucler des dossiers, attendre le facteur et regarder Vasco de Gama cracher des noyaux. Son pantalon lui collait pesamment aux cuisses. Il avait l’impression de ne plus pouvoir bouger, d’être englouti sous la masse d’eau mais d’être en même temps le centre et l’ordonnateur de l’orage. Cette puissance immense acquise gratuitement sans effort ni mérite le ravissait. Adamsberg essuya son visage ruisselant. Si l’assassin avait su trouver son quart d’heure de gloire à chaque orage, comme lui, s’il s’était vraiment pris pour Dieu à chaque déluge, comme lui, il n’aurait sans doute jamais tué personne. Il fallait croire que les orages laissaient l’assassin indifférent, et c’était bien dommage. L’inquiétant était ce second meurtre annoncé. Adamsberg avait tendance à croire que cette menace n’était pas une simple forfanterie, que quelqu’un pouvait être en danger. Mais qui, où, quand ? C’était bien cet aspect fantomatique qui attirait, cette enquête qui n’était faite que de vide, d’absence et d’obscurité.