« Ils rompent le contact. »
Des ordres destinés à ces vaisseaux syndics leur étaient parvenus en même temps que la lumière en provenance du portail. En les voyant s’éloigner et accélérer, Geary en eut la ferme conviction.
« Les couards, gronda Desjani en secouant la tête. Non. On leur aura ordonné d’attendre jusqu’à ce que l’autre force, plus importante, soit assez proche de nous pour engager le combat.
— Exact. » Geary jeta un coup d’œil à la disposition géométrique de la flotte de l’Alliance et des forces syndics puis à l’estimation des réserves de carburant de ses vaisseaux. « Nous n’avons pas assez de cellules d’énergie pour les rattraper sans qu’elles atteignent un niveau critique.
— Sautez vers Brandevin ! cria soudain Rione, comme si elle ne comprenait pas pourquoi nul n’en avait encore eu l’idée. Piquez vers le point de saut et sautez ! Nous avons infligé aux Syndics davantage de pertes qu’ils ne nous en ont causé ! Il n’y a donc rien de déshonorant à quitter le champ de bataille maintenant. »
Desjani se borna à secouer de nouveau la tête.
Geary se tourna vers Rione. « Impossible. La force syndic qui vient de rompre le contact restera assez proche pour nous charger si nous nous avisons de gagner le point de saut. Il nous faudra ralentir pour traverser le champ de mines avant d’y parvenir. Ils attendront que nous nous soyons pratiquement arrêtés pour le contourner et ils frapperont.
— Nous ferions des cibles faciles, ajouta Desjani, la voix tendue.
— Ne pourrions-nous pas déjouer leurs manœuvres ? » s’enquit Rione.
Au tour de Geary de secouer la tête. « Eux n’ont pas d’auxiliaires pour les ralentir et, sachant que nous ne pourrions pas nous en prendre à leurs vaisseaux endommagés, ils les abandonneraient et nous pourchasseraient. Même si nous n’avions pas à nous soucier des auxiliaires, il nous faudrait protéger nos bâtiments blessés. » Il montra l’hologramme. « Les Syndics que nous combattions nous interdiraient de sauter pour Brandevin ou nous molesteraient si nous tentions le coup. Entre-temps, la grosse flotte syndic nous tomberait dessus à bras raccourcis, consciente que nous ne pourrions pas emprunter le point de saut le plus proche sans risquer de très lourdes pertes. Quand elle arrivera assez près, elle se ralliera à l’autre pour nous frapper. »
Desjani opina, le visage sévère.
« Et vous allez vous contenter d’attendre que ça se produise ? demanda Rione, incrédule.
— Pas si je peux l’empêcher. » Il s’assit et s’efforça de réfléchir. Une chose au moins crevait les yeux, qui l’obligeait à imprimer à la flotte un autre mouvement. « À tous les vaisseaux, infléchissez la trajectoire de vingt degrés vers le haut et de dix sur tribord à T quarante-trois. »
Et maintenant ? Largement surpassé en nombre… et ça ne risquait pas de s’améliorer. Peut-être… peut-être réussirait-il à triompher ici malgré tout s’il lui venait une idée brillante. Mais pas moyen sans perdre la majorité de ses vaisseaux. Tout bâtiment rescapé de la flotte n’aurait plus aucune chance de regagner l’espace de l’Alliance et pourrait dès lors être regardé comme perdu. La victoire ne pourrait être obtenue que par le sacrifice de la flotte, et sans autre résultat que de replonger la guerre dans l’impasse. Les deux camps se retrouveraient contraints de geler les attaques en attendant que leur flotte fût reconstruite ; puis ils repartiraient à l’assaut de plus belle et reprendraient ce conflit apparemment interminable. Sans doute jusqu’à ce que les gouvernements des Mondes syndiqués et de l’Alliance s’effondrent et qu’un chaos généralisé et massivement armé s’installe dans l’espace colonisé par l’humanité.
Même si je remportais une victoire totale – et quelles sont mes chances d’y parvenir contre un ennemi à ce point supérieur en nombre ? –, je ne ferais que retarder l’inéluctable et assister à l’anéantissement de la flotte par les Syndics, qui, de leur côté, conserveraient assez de vaisseaux pour fondre finalement sur les faibles défenses de l’espace de l’Alliance.
Desjani mâchonnait sa lèvre inférieure, la mine résolue. Elle lui obéirait, persuadée que, quoi qu’il ordonnât, la victoire serait à la clef. Il balaya du regard la passerelle de l’Indomptable et constata que le visage de tous les spatiaux trahissait une appréhension identique, en même temps qu’une semblable intrépidité, un même courage qui permettrait à ces officiers et ces matelots de charger au cœur de la mêlée en dépit de leur peur. Ils mourraient s’il le leur ordonnait, ça ne faisait aucun doute, et combattraient de toutes leurs forces, contre vents et marées, pour l’emporter.
Mais il avait déjà vu les résultats d’une telle attitude. Le Paladin avait témoigné du même désir de combattre jusqu’à la mort et n’y avait gagné que la destruction. Il ne pouvait pas ordonner à ces spatiaux de courir à leur perte pour la seule raison qu’ils étaient prêts à lui obéir. Avant tout, il fallait pouvoir espérer que leur mort serait utile.
Très bien. Quels choix lui restait-il ? Balayer cette formation syndic avant l’arrivée de la nouvelle venue puis fuir vers Brandevin ? Ce ne serait possible que si son commandant était un imbécile invétéré, et ça ne semblait pas le cas. En outre, on l’avait manifestement exhorté à n’engager le combat avec la flotte de l’Alliance que si elle tentait de fuir avant l’arrivée du gros de la flotte syndic.
Liquider la nouvelle venue ? La charger en espérant qu’une tactique plus subtile compenserait l’infériorité numérique de la flotte ? C’était se raccrocher à un bien fragile fétu, d’autant que la flottille qu’elle venait de combattre chargerait aussitôt et que, comme il l’avait déclaré à Rione, elle pourrait davantage accélérer. Dans tous les cas, Geary se verrait contraint d’engager de front les deux forces syndics et, dans la mesure où elles opéreraient en deux grosses formations distinctes, l’une d’elles parviendrait probablement à détruire ses auxiliaires, même s’il réussissait à éviter l’anéantissement.
Prendre ses jambes à son cou ? Pour aller où ? Sans mentionner que ses commandants répugneraient à fuir l’ennemi même dans ces conditions, il était incapable de semer les flottilles syndics ; et le point de saut pour T’negu obligerait la flotte à traverser un dédale de mines avec deux forces ennemies aux trousses. Filer vers l’espace ouvert ne serait qu’un suicide de longue haleine : les vaisseaux auraient épuisé leurs réserves de cellules d’énergie très loin de la première étoile.
Restait le point de saut pour Ixion ; mais la force syndic qu’ils y avaient laissée risquait d’en émerger d’un instant à l’autre et de…
D’accord. Voilà enfin une possibilité. Pas celle, peut-être, qu’aurait choisie Black Jack, mais je ne suis pas Black Jack.
La fuite semblait donc le seul plan envisageable pour sortir indemne de ce système stellaire, à condition toutefois de ne pas la rendre trop flagrante. Pour une fois, heureusement, l’arrivée attendue de renforts ennemis lui permettait ce subterfuge, tout en dissimulant le plus longtemps possible ses réelles intentions tant à sa propre flotte qu’à l’ennemi.
« Nous avons besoin de gagner du temps, et d’affronter individuellement chacune de ces deux forces syndics », déclara-t-il, brusquement conscient du silence profond qui régnait sur la passerelle de l’Indomptable. Tous attendaient qu’il reprît la parole. « La seule façon de s’y prendre, c’est d’inciter celle que nous venons de combattre à nous poursuivre. Nous pouvons y parvenir avant d’engager le combat avec la seconde vague de renfort. »