– Oui, murmura Sonia, d’une voix entrecoupée; elle se troubla encore et baissa les yeux.
– Katerina Ivanovna allait jusqu’à vous battre, n’est-ce pas, quand vous habitiez chez votre père?
– Ah! non! Que dites-vous là? non, non, jamais, dit Sonia en le regardant avec une sorte de frayeur.
– Ainsi vous l’aimez?
– Elle? Oh, oui-i! fit Sonia d’une voix plaintive et elle joignit brusquement les mains d’un air de souffrance. Ah! vous ne la… Si vous saviez seulement. Elle est comme une enfant… Elle est presque folle… de douleur. Elle était intelligente et noble… et bonne! Vous ne savez rien, rien… ah! Tout cela fut dit d’un accent déchirant. Sonia était en proie à une terrible agitation, elle se désolait, se tordait les mains… Ses joues pâles s’étaient empourprées de nouveau et ses yeux exprimaient une profonde souffrance. Raskolnikov venait apparemment de toucher en elle une corde très sensible. Elle éprouvait un besoin passionné de s’expliquer, de défendre sa belle-mère. Soudain ses traits exprimèrent une compassion insatiable, si l’on peut dire ainsi.
– Me battre! Mais que dites-vous là? Seigneur, me battre! Et même si elle m’avait battue, qu’importe? Vous ne savez rien… rien… C’est une femme si malheureuse. Et malade… elle ne demande que la justice… Elle est pure. Elle croit que la justice doit régner dans la vie et elle la réclame… Vous pouvez la torturer, elle ne fera rien d’injuste. Elle ne remarque pas que la justice ne peut pas gouverner le monde et elle s’irrite… comme une enfant, comme une enfant, vous dis-je. Elle est juste, très juste.
– Et vous, qu’allez-vous devenir?
Sonia lui jeta un regard interrogateur.
– Les voilà à votre charge. Il est vrai qu’il en a toujours été ainsi: le défunt venait, lui aussi, vous demander de l’argent pour boire. Mais maintenant?…
– Je ne sais pas, répondit tristement Sonia…
– Ils vont rester dans le même logement?
– Je ne sais pas. Ils doivent à leur logeuse et elle a, paraît-il, dit aujourd’hui qu’elle voulait les mettre à la porte. Katerina Ivanovna, de son côté, prétend qu’elle n’y restera pas une minute de plus.
– D’où lui vient cette assurance? C’est sur vous qu’elle compte?
– Ah! non! ne dites pas cela… Nous sommes très unies, nous partageons tout, reprit vivement Sonia, dont l’indignation à ce moment rappelait la colère d’un canari ou de tout autre oiselet inoffensif. D’ailleurs, que ferait-elle? Que ferait-elle? reprit-elle en s’animant de plus en plus. Et ce qu’elle a pleuré aujourd’hui! Elle a l’esprit dérangé, vous ne l’avez pas remarqué? Si, je vous assure: tantôt elle s’inquiète comme une enfant des préparatifs à faire pour que tout soit convenable demain, le repas et le reste… tantôt elle se tord les mains puis crache le sang, pleure, se frappe la tête de désespoir contre le mur. Puis elle se calme de nouveau. Elle compte beaucoup sur vous, elle dit que vous allez être son soutien, qu’elle se procurera un peu d’argent et retournera dans sa ville natale avec moi. Elle pense y fonder un pensionnat de jeunes filles nobles et m’en confier la surveillance. Elle est persuadée qu’une vie nouvelle, merveilleuse, s’ouvrira pour nous et elle m’embrasse, m’enlace, me console. C’est qu’elle y croit, elle croit à toutes ses fantaisies. Et peut-on la contredire? Avec tout ça elle a passé la journée d’aujourd’hui à laver, récurer, raccommoder. Toute faible qu’elle est, elle a apporté un cuvier dans la chambre, puis de fatigue elle est tombée sur le lit. Et dans la matinée nous étions allées acheter des bottines à Poletchka et à Lena, car les leurs ne valent plus rien, mais nous n’avons pas eu assez d’argent. Il s’en fallait de beaucoup. Elle avait choisi de si jolis souliers, car elle a du goût, vous savez… Alors elle s’est mise à pleurer, là, en pleine boutique, devant les commis, parce qu’elle n’avait pas assez d’argent… Ah! quelle pitié de voir cela!
– On comprend après cela que… vous meniez cette vie, fit Raskolnikov avec un sourire amer.
– Et vous n’avez pas pitié d’elle? non? s’emporta Sonia. Je sais que vous vous êtes dépouillé pour elle, sans avoir encore rien vu. Mais si vous aviez pu tout voir, ô mon Dieu! Que de fois, que de fois je l’ai fait pleurer, la semaine dernière encore, huit jours avant la mort de mon père! Oh! j’ai été cruelle, et combien de fois ai-je agi ainsi, combien! Quel chagrin pour moi, de me rappeler cela toute la journée.
Elle se tordait les mains de douleur.
– C’est vous qui êtes dure?
– Oui, moi, moi. J’étais allée les voir un jour, continua-t-elle en pleurant, et voilà que mon pauvre père me dit: «Fais-moi la lecture, Sonia, j’ai mal à la tête… voici le livre.» C’était un volume à Andreï Semionovitch Lebeziatnikov, qui habite la même maison et nous prêtait toujours des livres fort drôles. Et moi je lui dis: «Il faut que je m’en aille.» Car je n’avais pas envie de lire, j’étais entrée chez eux pour montrer à Katerina Ivanovna des cols et des manchettes brodés, très bon marché, que la marchande Lizaveta m’avait apportés. Katerina Ivanovna les a trouvés fort jolis, elle les a essayés devant la glace, elle s’y regardait, ils lui plaisaient beaucoup, beaucoup. Elle me dit: «Donne-les-moi, Sonia, je t’en prie.» Je t’en prie, fit-elle avec envie! Où les aurait-elle mis?… Mais voilà, cela lui rappelait l’heureux temps de sa jeunesse. Elle se regardait dans la glace, elle s’admirait. Pensez qu’il y a tant d’années qu’elle n’a plus ni robes, ni rien. Jamais elle ne demandera quoi que ce soit à personne, elle est très fière, elle préfère donner plutôt le peu qu’elle possède. Elle insista donc pour avoir ces cols et ces manchettes, tant ils lui plaisaient. Moi je ne pouvais me résoudre à les lui donner. «Qu’en avez-vous besoin, Katerina Ivanovna?», lui dis-je. Oui, je lui ai dit cela. Elle me regarda d’un air si affligé que cela faisait peine à voir… Ce n’était pas les cols qu’elle regrettait, mais mon refus qui l’avait peinée. Ah! si je pouvais réparer tout cela, effacer ces paroles… Oh! si je… mais… vous vous moquez bien de tout cela…
– Vous connaissiez cette Lizaveta, la marchande?
– Oui… et vous, vous la connaissiez aussi? demanda Sonia avec quelque étonnement.
– Katerina Ivanovna est phtisique au dernier degré, elle mourra, elle mourra bientôt, dit Raskolnikov après un silence et sans répondre à la question.
– Oh! non, non, non! Sonia lui saisit les deux mains, dans un geste inconscient, comme si elle le suppliait de leur éviter ce malheur.
– Mais il vaut mieux qu’elle meure.
– Non, non, pas mieux du tout, répétait-elle éperdument dans son effroi.
– Et les enfants? Qu’en ferez-vous? puisque vous ne pouvez pas les prendre chez vous.
– Oh! je ne sais pas, s’écria Sonia désespérément en se prenant la tête à deux mains. On voyait que cette pensée lui était souvent venue et que Raskolnikov ne faisait que la réveiller par ses questions.
– Et si vous tombez malade encore du vivant de Katerina Ivanovna, et qu’on vous porte à l’hôpital, qu’arrivera-t-il alors? insistait-il impitoyablement.
– Ah! que dites-vous, que dites-vous, mais c’est impossible! Le visage de Sonia se tordit dans une expression d’épouvante indicible.
– Comment impossible? reprit Raskolnikov avec un sourire sarcastique. Vous n’êtes pas assurée, n’est-ce pas? Que deviendront-ils alors? Ils iront tous ensemble dans la rue, la mère demandera l’aumône en toussant, puis elle se frappera la tête contre le mur comme aujourd’hui, et les enfants pleureront… Elle tombera, ensuite on la portera au commissariat et de là à l’hôpital, elle mourra, et les enfants…