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– Oh! non!… Dieu ne permettra pas ça, proféra enfin Sonia d’une voix étranglée. Elle l’écoutait suppliante, les mains jointes dans une prière muette, comme si tout dépendait de lui.

Raskolnikov se leva et se mit à arpenter la pièce. Une minute passa ainsi. Sonia restait debout, les bras pendants, la tête baissée, en proie à une angoisse horrible.

– Et vous ne pouvez pas faire des économies? Mettre de l’argent de côté? demanda-t-il tout à coup en s’arrêtant devant elle.

– Non, murmura Sonia.

– Naturellement! Avez-vous essayé? ajouta-t-il avec un sourire moqueur.

– Oui.

– Et vous n’avez pas réussi? Bien sûr, cela se comprend! Inutile de le demander.

Et il reprit sa promenade à travers la chambre. Il y eut une seconde minute de silence.

– Vous ne gagnez pas d’argent tous les jours? demanda-t-il.

Sonia se troubla encore davantage et le sang lui remonta au visage.

– Non, murmura-t-elle avec un effort douloureux.

– Le même sort attend Poletchka, sans doute, fit-il tout à coup.

– Non, non, c’est impossible! Non! cria Sonia désespérément; on eût dit que ces paroles l’avaient blessée comme un coup de couteau. Dieu, Dieu ne permettra pas une telle abomination!…

– Il en permet bien d’autres.

– Non, non, Dieu la protégera, elle, Dieu…, répétait-elle hors d’elle-même.

– Mais peut-être n’existe-t-il pas, répondit Raskolnikov avec une sorte de triomphe cruel. Il éclata de rire et la regarda.

À ces mots un brusque changement s’opéra sur les traits de Sonia, des frissons nerveux la parcoururent. Elle lui lança un regard de reproche indicible, et voulut parler, mais aucun mot ne sortit de ses lèvres, elle se mit brusquement à sangloter amèrement en couvrant son visage de ses mains.

– Vous dites que Katerina Ivanovna a l’esprit troublé, mais le vôtre l’est aussi, fit-il, après un moment de silence.

Cinq minutes passèrent. Il arpentait toujours la pièce, de long en large, en silence et sans la regarder. Enfin, il s’approcha d’elle, ses yeux étincelaient. Il lui mit les deux mains sur les épaules et fixa son visage tout couvert de larmes. Son regard était sec, dur et brûlant, ses lèvres tremblaient convulsivement… Tout à coup il s’inclina, se courba jusqu’à terre et lui baisa le pied. Sonia recula pleine d’horreur comme si elle avait eu affaire à un fou. Et il avait bien l’air d’un dément, en effet.

– Que faites-vous? Devant moi! balbutia-t-elle en pâlissant, le cœur étreint d’une douleur affreuse.

Il se releva aussitôt.

– Ce n’est pas devant toi que je me suis prosterné, mais devant toute la douleur humaine, fit-il d’un air étrange, et il alla s’accouder à la fenêtre. Écoute, ajouta-t-il, en revenant bientôt vers elle, j’ai dit tantôt à un insolent personnage qu’il ne valait pas ton petit doigt… et que j’ai fait un honneur à ma sœur, aujourd’hui, en l’invitant à s’asseoir près de toi.

– Ah! que lui avez-vous dit là! Et devant elle encore! s’écria Sonia tout effrayée. S’asseoir près de moi, un honneur! Mais je suis… une créature déshonorée… Ah! comment avez-vous pu dire cela!

– Je ne songeais en parlant ainsi ni à ton déshonneur, ni à tes fautes, mais à ton horrible martyre. Sans doute, tu es une grande pécheresse, ajouta-t-il avec une sorte d’enthousiasme, et surtout pour t’être immolée en pure perte. Certes, tu es malheureuse. Vivre dans cette boue que tu hais et savoir (il suffit d’ouvrir les yeux pour cela) que cela ne sert de rien et que tu ne peux sauver personne par ce sacrifice… Enfin, dis-moi, fit-il avec rage, comment cette ignominie, cette bassesse peuvent-elles voisiner en toi avec d’autres sentiments si opposés, des sentiments sacrés? Car il vaudrait mille fois mieux se jeter à l’eau la tête la première et en finir d’un coup.

– Et eux, que deviendraient-ils? demanda faiblement Sonia en levant sur lui un regard douloureux, mais sans marquer cependant de surprise à se voir donner ce conseil. Raskolnikov l’enveloppa d’un regard bizarre et ce seul coup d’œil lui suffit pour déchiffrer les pensées de la jeune fille. C’est donc qu’elle-même avait eu cette idée. Peut-être avait-elle songé plus d’une fois, dans son désespoir, au moyen d’en finir d’un seul coup. Elle y avait même pensé si sérieusement qu’elle n’était pas étonnée de sa proposition. Elle n’avait pas remarqué la cruauté de ses paroles; le sens des reproches du jeune homme lui avait également échappé; il s’en apercevait bien, mais il comprit parfaitement combien la pensée de son déshonneur, de sa situation infamante avait dû la torturer. «Qu’est-ce qui a donc pu l’empêcher, se demandait-il, d’en finir avec la vie?» Et ce n’est qu’à ce moment qu’il comprit ce qu’étaient pour elle ces pauvres enfants orphelins et cette pitoyable Katerina Ivanovna, à moitié folle, tuberculeuse et qui se cognait la tête contre les murs.

Néanmoins, il vit clairement que Sonia avec son caractère et son éducation ne pouvait rester indéfiniment dans cette situation. Il se posait encore une autre question: comment avait-elle pu tenir si longtemps sans devenir folle, puisque l’énergie de se jeter à l’eau lui manquait? Certes, il comprenait que la situation de Sonia était un phénomène social exceptionnel, quoique malheureusement ni unique, ni extraordinaire; mais n’était-ce pas une raison de plus, ainsi que son éducation, toute sa vie passée, pour qu’elle fût tuée rapidement, à son premier pas dans cette horrible voie? Qu’est-ce qui la soutenait? Pas le vice pourtant? Toute cette honte n’avait touché que son corps. Pas une goutte n’en était tombée dans son cœur. Il le voyait bien: il lisait en elle.

«Elle n’a que trois solutions: se jeter dans le canal, finir dans un asile d’aliénés ou bien… se lancer dans la débauche qui abrutit l’esprit et pétrifie le cœur.» Cette dernière pensée était celle qui lui répugnait davantage, mais, déjà sceptique, il était en même temps jeune, doué d’un esprit abstrait et partant cruel et il ne pouvait s’empêcher de considérer la dernière éventualité comme la plus probable.

«Mais se peut-il qu’il en soit ainsi, se disait-il à lui-même, se peut-il que cette créature qui a conservé sa pureté d’âme finisse par s’enfoncer sciemment dans cette fosse horrible et puante? Se peut-il que cet enlisement ait déjà commencé et qu’elle n’ait jusqu’ici supporté sa vie que parce que le vice ne lui paraît pas répugnant? Non, non, c’est impossible, s’écria-t-il, comme Sonia tantôt, non, ce qui l’a empêchée de se jeter dans le canal jusqu’ici, c’est la peur de commettre un péché et leur pensée à eux… Et si elle n’est pas devenue folle… Mais qui dit qu’elle ne l’est pas? A-t-elle sa raison? Peut-on parler comme elle le fait, quand on n’est pas folle? Peut-on demeurer tranquille en allant à sa perte et se pencher sur cette fosse puante qui l’aspire peu à peu, et se boucher les oreilles quand on lui parle du danger? N’attend-elle pas un miracle, par hasard? Oui, sûrement. Est-ce que ce ne sont pas là des signes d’aliénation mentale?»

Il s’arrêtait obstinément à cette pensée. Cette solution lui plaisait plus que toute autre. Il se mit à l’examiner plus attentivement.