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– Je ne me laisserai pas torturer, murmura-t-il du même ton que tout à l’heure, mais il reconnaissait, avec une amertume haineuse, qu’il lui était impossible de passer outre, et cette pensée ne faisait qu’augmenter sa fureur. Arrêtez-moi, fouillez-moi, mais veuillez agir selon les règles et non jouer avec moi, je vous le défends.

– Ne vous inquiétez donc pas des règles, interrompit Porphyre avec son même sourire goguenard, tandis qu’il contemplait Raskolnikov avec une sorte de jubilation; c’est, mon cher, familièrement et tout à fait en ami que je vous ai demandé de venir me voir.

– Je ne veux pas de votre amitié et je m’en moque. Vous entendez? Et maintenant, je prends ma casquette et je m’en vais. Alors, qu’en direz-vous si vous avez l’intention de m’arrêter?

Il prit sa casquette et se dirigea vers la porte.

– Ne voulez-vous pas voir une petite surprise? ricana Porphyre en le prenant de nouveau par le bras et en l’arrêtant devant la porte. Il paraissait de plus en plus joyeux et goguenard, ce qui mettait Raskolnikov hors de lui.

– Quelle surprise? De quoi s’agit-il? demanda celui-ci, en le regardant avec effroi.

– Une petite surprise, qui se trouve là derrière la porte, hé! né! hé! (Il indiquait du doigt la porte fermée qui donnait accès à son propre logement, situé derrière la cloison.) Je l’ai même enfermée à clef pour qu’elle ne puisse s’échapper.

– Quoi donc? Où cela? Qu’est-ce que c’est? Raskolnikov s’approcha de la porte et essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée.

– Elle est fermée; en voici la clef.

Et il lui montra en effet une clef qu’il venait de tirer de sa poche.

– Tu ne fais que mentir, hurla Raskolnikov, qui ne se possédait plus. Tu mens, maudit polichinelle! Et il se jeta sur le juge d’instruction qui recula vers la porte sans témoigner du reste aucune frayeur.

– Je comprends tout, tout, s’écria Raskolnikov, en se précipitant sur lui, tu mens et tu me nargues pour me forcer à me trahir…

– Mais, mon cher Rodion Romanovitch, vous n’avez plus à vous trahir… Voyez dans quel état vous vous êtes mis. Ne criez pas ou j’appelle.

– Tu mens; il ne se passera rien; tu peux appeler! Tu me savais malade et tu voulais m’irriter, m’affoler, pour m’obliger à me trahir, voilà le but que tu poursuivais. Non, apporte des faits. J’ai tout compris! Tu n’as pas de preuves, tu n’as que de pauvres et misérables soupçons, les conjectures de Zamiotov… Tu connaissais mon caractère et tu as voulu me mettre hors de moi pour faire ensuite apparaître brusquement les popes et les témoins… Tu les attends, hein? Mais qu’attends-tu pour les faire entrer? Où sont-ils? Allons, fais-les venir…

– Mais que parlez-vous de témoins, mon ami? En voilà des idées! On ne peut pas suivre aussi aveuglément les règles, comme vous dites; vous n’entendez rien à la procédure, mon cher… Les formes seront observées au moment voulu. Vous le verrez vous-même, marmotta Porphyre qui semblait prêter l’oreille à ce qui se passait derrière la porte.

Du bruit se fit entendre en effet dans la pièce voisine.

– Ah! on vient, cria Raskolnikov. Tu les as envoyé chercher… Tu les attendais… Tu avais calculé… Eh bien! fais-les donc entrer tous… tous les témoins, qui tu voudras… Allons, fais-les venir! Je suis prêt, tout à fait prêt!

Mais il se produisit à ce moment un incident étrange et si peu en rapport avec le cours ordinaire des choses que, sans doute, ni Porphyre, ni Raskolnikov n’eussent jamais pu le prévoir.

VI.

Voici le souvenir que cette scène laissa dans l’esprit de Raskolnikov:

Le bruit qui se faisait dans la pièce voisine augmenta rapidement et la porte s’entrouvrit.

– Qu’y a-t-il? cria Porphyre Petrovitch d’un ton mécontent. J’avais pourtant prévenu…

Personne ne répondit, mais on pouvait deviner qu’il y avait derrière la porte plusieurs personnes qui s’efforçaient de maîtriser quelqu’un.

– Mais enfin, que se passe-t-il? répéta Porphyre d’un air inquiet.

– On amène l’inculpé Nikolaï, fit une voix.

– Inutile, remmenez-le! Attendez!… Que vient-il faire ici? En voilà un désordre! cria Porphyre en se précipitant vers la porte.

– Mais il… reprit la même voix, qui se tut brusquement. On entendit pendant deux secondes le bruit d’une véritable lutte, puis quelqu’un parut en repousser avec force un autre et un homme fort pâle fit irruption dans le cabinet de Porphyre Petrovitch.

Le nouveau venu pouvait, à première vue, sembler fort étrange. Il avait les yeux fixés droit devant lui, mais paraissait ne voir personne. La résolution se lisait dans son regard étincelant, mais son visage cependant était livide comme celui d’un condamné qu’on mène à l’échafaud. Ses lèvres toutes blanches frémissaient légèrement.

Il était fort jeune, vêtu comme un homme du peuple, maigre et de taille moyenne; il portait les cheveux taillés en rond, ses traits étaient secs et fins. Celui qu’il venait de repousser subitement se précipita le premier derrière lui et lui mit la main sur l’épaule. C’était un gendarme, mais Nikolaï réussit à se dégager encore une fois.

Quelques curieux se pressaient dans la porte. Plusieurs d’entre eux s’efforçaient d’entrer dans la pièce. Tout cela s’était passé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

– Hors d’ici, il est trop tôt! Attends qu’on t’appelle… Pourquoi l’a-t-on amené? marmotta Porphyre aussi irrité que surpris.

Tout à coup, Nikolaï s’agenouilla.

– Qu’est-ce qui te prend? cria Porphyre tout ébahi.

– Je suis coupable, c’est mon crime! Je suis un assassin, fit Nikolaï d’une voix entrecoupée, mais assez forte cependant.

Il y eut pendant dix secondes un silence aussi profond que si tous les assistants étaient tombés en catalepsie. Le gendarme lui-même avait reculé et n’osait s’approcher de Nikolaï. Il se retira vers la porte et y demeura immobile.

– Qu’est-ce que tu dis? cria Porphyre Petrovitch revenu de sa stupeur.

– Je… suis un assassin… répéta Nikolaï après un silence.

– Comment… toi… Je ne comprends pas. Qui as-tu tué? Porphyre Petrovitch semblait absolument déconcerté.

Nikolaï attendit un moment pour répondre.

– Aliona Ivanovna et sa sœur Lizaveta Ivanovna… Je les ai tuées… avec une hache. J’avais l’esprit égaré… ajouta-t-il, et il se tut de nouveau, mais il restait toujours agenouillé.

Porphyre Petrovitch parut un moment réfléchir profondément, puis, d’un geste violent, il réitéra aux spectateurs improvisés son ordre de quitter la pièce. Ils s’éclipsèrent aussitôt et la porte se referma. Alors, il jeta un coup d’œil à Raskolnikov debout dans son coin, qui contemplait Nikolaï d’un air pétrifié. Il fit un pas vers lui, mais se ravisa, s’arrêta, le regarda encore, puis tourna les yeux vers Nikolaï pour les reporter sur Raskolnikov et tout aussitôt sur le peintre. Enfin, il s’adressa à Nikolaï avec une sorte d’emportement: