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– Attends que je t’interroge pour me parler de ton égarement, lui cria-t-il avec une sorte de fureur. Je ne t’ai pas encore demandé si tu avais subi un égarement… Parle! Tu as tué?

– Je suis un assassin… j’avoue… fit Nikolaï.

– Et avec quoi as-tu tué?

– Avec une hache que j’avais apportée.

– Eh! Ce qu’il est pressé! Seul?

Nikolaï ne comprit pas la question.

– Tu n’as pas eu de complices?

– Non, Mitka est innocent; il n’a pris aucune part au crime.

– Ne te presse donc pas de parler de Mitka. Et… mais comment, dis-moi, comment as-tu descendu l’escalier? Les concierges vous ont vus ensemble.

– Ça, c’était pour détourner les soupçons… J’ai alors couru avec Mitka, répondit vivement Nikolaï (on eût dit qu’il récitait une leçon préparée d’avance).

– Allons, ça y est; il répète des paroles apprises, grommela Porphyre comme à part soi, et soudain ses yeux rencontrèrent Raskolnikov dont il avait visiblement oublié la présence dans l’émotion que lui causait cette scène avec Nikolaï. En l’apercevant, il revint à lui et parut se troubler.

– Rodion Romanovitch, mon cher ami, excusez-moi, et il se précipita vers lui. On ne peut pas… je vous en prie… vous n’avez ici rien à… moi-même, vous voyez quelle surprise… Allez, je vous en prie…

Et il le prit par le bras en lui indiquant la porte.

– Il paraît que vous ne vous attendiez pas à cela, fit observer Raskolnikov, qui naturellement se rendait bien compte de ce qui arrivait et avait repris courage.

– Mais vous non plus, mon cher; voyez donc comme votre main tremble, hé! hé! hé!

– Vous aussi vous tremblez, Porphyre Petrovitch.

– C’est vrai, je ne m’attendais pas à cela.

Ils étaient déjà devant la porte. Porphyre attendait impatiemment le départ de son visiteur.

– Et la surprise, vous ne me la montrerez donc pas? fit tout à coup Raskolnikov.

– Écoutez-le parler quand ses dents s’entrechoquent dans sa bouche. Hé! hé! vous êtes un homme caustique. Allons, au revoir.

– Je crois qu’il vaut mieux dire adieu.

– Ce sera comme Dieu voudra, comme Dieu voudra, marmotta Porphyre, avec un sourire qui lui tordit le visage.

En traversant le bureau, Raskolnikov remarqua que plusieurs des employés le regardaient fixement. Dans l’antichambre, il reconnut, parmi la foule, les deux concierges de l’autre maison, à qui il avait demandé l’autre jour de le conduire au commissariat. Ils paraissaient attendre. À peine arrivé dans l’escalier il entendit de nouveau la voix de Porphyre Petrovitch. Il se retourna et aperçut le juge d’instruction qui courait après lui, tout essoufflé.

– Un mot, Rodion Romanovitch. Il en sera de cette affaire comme Dieu voudra, mais j’aurai encore quelques renseignements à vous demander pour la forme… Nous nous reverrons certainement, n’est-ce pas?

Et Porphyre s’arrêta devant lui, en souriant.

– Voilà, répéta-t-il.

On pouvait supposer qu’il avait envie d’ajouter quelque chose, mais il n’en fit rien.

– Et vous, Porphyre Petrovitch, excusez-moi pour tout à l’heure… J’ai été un peu vif, répondit Raskolnikov, qui avait repris courage et éprouvait un désir irrésistible de fanfaronner devant le magistrat.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Porphyre d’un ton presque joyeux… Moi-même j’ai… un caractère fort désagréable, je l’avoue. Mais nous nous reverrons. Si Dieu le permet, nous nous reverrons sûrement…

– Et nous achèverons de faire connaissance, dit Raskolnikov.

– Oui, répéta Porphyre, en le regardant sérieusement de ses yeux mi-clos. Maintenant, vous allez à un anniversaire?

– À un enterrement.

– Ah oui! c’est vrai, à un enterrement. Prenez soin de votre santé, prenez-en bien soin…

– Et moi je ne sais que vous souhaiter à mon tour, fit Raskolnikov qui commençait à descendre, mais se retourna tout à coup. Je vous aurais souhaité de grands succès, mais vous voyez vous-même combien vos fonctions peuvent être comiques.

– Pourquoi comiques? Le juge d’instruction, qui s’apprêtait à rentrer, avait dressé l’oreille à ces derniers mots.

– Comment donc? Voilà ce pauvre Mikolka que vous avez dû tourmenter, torturer à votre manière psychologique jusqu’à le faire avouer. Vous lui répétiez sans doute jour et nuit sur tous les tons: «Tu es un assassin, tu es un assassin…» et maintenant qu’il a avoué, vous recommencerez à le griller à petit feu en lui serinant une autre chanson: «Tu mens, tu n’es pas un assassin, tu n’as pu commettre ce crime, tu répètes des paroles apprises.» Eh bien, soutenez après cela que vos fonctions ne sont pas comiques!

– Hé! hé! hé! Vous avez donc remarqué que j’ai dit tout à l’heure à Nikolaï qu’il répétait des paroles apprises?

– Comment ne l’aurais-je pas remarqué?

– Hé! hé! Vous avez l’intelligence subtile, très subtile; rien ne vous échappe et votre esprit en outre est malicieux; vous saisissez immédiatement le moindre trait comique… hé! hé! C’était, je crois, Gogol, qui, entre tous les écrivains, se faisait surtout remarquer par ce trait.

– Oui, Gogol.

– Gogol en effet… Au plaisir de vous revoir. Raskolnikov rentra immédiatement chez lui. Il était si surpris, si décontenancé par tout ce qui venait de se passer qu’arrivé dans sa chambre il se jeta sur son divan et y resta un quart d’heure à se reposer, en essayant de reprendre ses esprits. Il ne tenta même pas de s’expliquer la conduite de Nikolaï. Il se sentait trop surpris pour cela. Il comprenait aussi que cet aveu devait cacher un mystère qu’il ne parvenait pas à déchiffrer, sur le moment du moins. Pourtant, cet aveu était un fait réel dont les conséquences lui apparaissaient clairement: le mensonge ne pouvait manquer d’être découvert et on s’en reprendrait à lui. Mais, en attendant, il était libre et il devait prendre ses précautions en vue du danger qu’il jugeait imminent.

Jusqu’à quel point cependant était-il menacé? La situation commençait à se préciser. Il ne put s’empêcher de frissonner d’effroi en évoquant toute la scène qui venait de se dérouler entre lui et Porphyre. Certes, il ne pouvait pénétrer toutes les intentions du juge d’instruction, ni deviner ses calculs, mais ce qu’il en avait tiré au clair lui permettait de comprendre, mieux que quiconque, le danger qu’il avait couru. Un peu plus et il se perdait sans retour. Le terrible magistrat, qui connaissait l’irritabilité maladive de son caractère, l’avait déchiffré à première vue, s’était engagé à fond, un peu trop hardiment peut-être, mais presque sans risques. Sans doute, Raskolnikov s’était déjà bien compromis tantôt, mais les imprudences commises ne constituaient pas encore des preuves contre lui et tout cela n’était que relatif. Cependant, ne se trompait-il pas en jugeant ainsi? Quel était le but visé par Porphyre? Avait-il réellement préparé une surprise pour aujourd’hui? Et en quoi consistait-elle? Comment cette entrevue aurait-elle fini sans le coup de théâtre de l’apparition de Nikolaï?

Porphyre avait découvert presque tout son jeu, tactique hasardeuse sans doute, mais dont il courait le risque. Raskolnikov continuait à le penser. Eût-il d’autres atouts qu’il les eût montrés également. Quelle était cette «surprise»? Une façon de le tourner en dérision? Avait-elle une signification? Pouvait-elle cacher un semblant de preuve? Tout au moins un fait accusateur? L’homme d’hier? Comment avait-il disparu ainsi? Et aujourd’hui où était-il? Car si Porphyre avait une preuve, elle devait se rapporter à la visite de l’inconnu d’hier.