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– Et vous, naturellement, vous continuez à la développer, hé! hé! hé! Vous lui démontrez que toutes ces pudeurs sont absurdes, hé! hé! hé!

– Pas du tout, mais pas du tout, vous dis-je. Oh! quel sens grossier et, pardonnez-moi, stupide vous donnez au mot culture. Vous n’y comprenez rien; mon Dieu, que vous êtes encore peu… avancé. Nous voulons la liberté de la femme, et vous, vous ne pensez qu’à ces choses… Laissant de côté les questions de chasteté féminine, de pudeur, que je juge en elles-mêmes «absurdes et inutiles», j’admets parfaitement sa réserve envers moi. Ce n’est qu’ainsi qu’elle peut, manifester sa liberté. C’est le seul droit qu’elle puisse exercer. Assurément, si elle venait me dire elle-même: «Je te veux», je me considérerais comme très favorisé, car cette jeune fille me plaît beaucoup, mais, dans l’état actuel des choses, nul, sans doute, ne se montre avec elle plus convenable que moi. J’attends et j’espère, voilà tout.

– Vous feriez mieux de lui offrir un cadeau. Je jurerais que vous n’y avez jamais pensé.

– Vous ne comprenez rien, je vous l’ai déjà dit; certes, c’est sa situation qui vous autorise à penser cela, mais là n’est pas la question, oh! pas du tout. Vous la méprisez tout simplement. Vous référant à un fait qui vous paraît, à tort, méprisable, vous refusez de considérer humainement un être humain. Vous ne savez pas quelle nature c’est; ce qui m’ennuie, c’est qu’elle a cessé de lire, ces derniers temps; elle ne me demande plus de livres comme autrefois. Je regrette aussi que, malgré toute son énergie et toute la force de protestation dont elle s’est montrée capable, elle fasse encore preuve d’un certain manque de décision, d’indépendance pour ainsi dire, de négation, si vous voulez, qui l’empêche de rompre avec certains préjugés… avec certaines sottises. Malgré cela, elle comprend parfaitement bien des questions. Ainsi, par exemple, celle du baisemain: c’est-à-dire qu’elle se rend compte que l’homme offense la femme: il lui prouve qu’il ne la juge pas son égale en lui baisant la main. Cette question a été discutée chez nous et je la lui ai rapportée. Elle m’a aussi fort attentivement écouté lorsque je lui ai parlé des associations ouvrières en France. Maintenant, je traite pour elle le problème de l’entrée libre chez les particuliers, dans notre société future.

– Qu’est-ce encore?

– On a débattu, ces derniers temps, la question suivante: un membre de la commune a-t-il le droit d’entrer librement chez un autre à n’importe quelle heure, celui-ci fût-il un homme ou une femme… Eh bien, on a opté pour l’affirmative…

– Et si celui-ci ou celle-là est occupé à satisfaire une nécessité urgente, hé! hé! hé!

Andreï Semionovitch fut pris de fureur.

– Vous n’avez qu’une chose en tête. Vous ne pensez qu’à ces maudites «nécessités», cria-t-il haineusement. Oh! comme je m’en veux de vous avoir prématurément exposé mon système et parlé de ces maudites nécessités! Le diable m’emporte! C’est la pierre de touche de tous les hommes pareils à vous. Ils se moquent avant de savoir de quoi il s’agit. Et ils croient encore avoir raison, ils ont l’air de s’enorgueillir de je ne sais quoi. J’ai toujours affirmé que cette question ne peut être exposée aux novices qu’en tout dernier lieu, quand ils sont bien entrés dans le système, en un mot après qu’ils ont été dirigés, cultivés. Mais enfin, dites-moi, je vous prie, ce que vous trouvez de si honteux, de si vil dans ces… disons fosses d’aisances. Je suis prêt, tout le premier, à nettoyer toutes les fosses que vous voudrez et il n’y a là aucun sacrifice. Il ne s’agit que d’un travail, d’une activité noble parce que bienfaisante à la société, qui en vaut n’importe quelle autre, et bien supérieure dans tous les cas à l’œuvre d’un Raphaël ou d’un Pouchkine, parce qu’elle est plus utile.

– Et plus noble, plus noble, hé! hé! hé!

– Qu’entendez-vous par plus noble? Je ne comprends pas ces expressions lorsqu’elles prétendent définir l’activité humaine. Plus noble, plus magnanime, ce sont des absurdités, des sottises, de vieilles phrases qui sentent le préjugé et que moi je nie. Tout ce qui est utile à l’humanité est noble. Je ne comprends qu’un mot: l’utilité! Vous pouvez ricaner tant que vous voudrez, mais c’est ainsi.

Piotr Petrovitch riait de tout son cœur. Il avait fini de compter son argent et l’avait serré, en laissant cependant quelques billets sur la table. Cette question de «fosses d’aisances» avait été, malgré sa vulgarité, la cause de plus d’une discussion entre Piotr Petrovitch et son jeune ami; ce qui rendait le fait ridicule, c’est que celui-ci se fâchait pour de bon. Loujine, lui, n’y voyait qu’un moyen de passer sa mauvaise humeur et il éprouvait à cette minute un désir tout particulier de voir Lebeziatnikov en colère.

– C’est votre échec d’hier qui vous rend si mauvais et si tracassier, laissa enfin échapper celui-ci qui, malgré toute son indépendance et ses protestations, n’osait tenir tête à Piotr Petrovitch et lui témoignait, par une vieille habitude sans doute, un certain respect.

– Dites-moi plutôt, l’interrompit Loujine avec un dédain maussade, pouvez-vous… ou, pour mieux dire, êtes-vous réellement assez lié avec la jeune fille dont nous parlions pour la prier de venir une minute ici… Je crois qu’ils sont tous revenus du cimetière… Je les ai entendus monter… J’ai besoin de voir un instant cette jeune personne.

– Mais pourquoi? demanda Andreï Semionovitch avec étonnement.

– J’ai à lui parler. Je vais bientôt m’en aller d’ici et je voudrais lui faire savoir… Vous pourrez du reste assister à l’entretien, cela vaudra même mieux, car autrement Dieu sait ce que vous en penseriez…

– Je ne penserais rien du tout… Je vous ai posé cette question sans y attacher d’importance. Si vous avez affaire à elle, rien de plus facile que de la faire venir. J’y vais et croyez bien que je ne viendrai pas vous déranger…

Effectivement, au bout de cinq minutes, Lebeziatnikov revenait avec Sonetchka. Elle arriva extrêmement surprise et troublée à son ordinaire. Elle était toujours intimidée en pareil cas et les visages nouveaux lui inspiraient une véritable frayeur. C’était chez elle une impression d’enfance, encore accrue à présent…

Piotr Petrovitch lui fit un accueil poli et bienveillant, non exempt d’une certaine familiarité enjouée qui semblait devoir convenir à l’homme respectable et sérieux qu’il était, quand il s’adressait à une créature aussi jeune et, sous certains rapports, aussi intéressante qu’elle. Il se hâta de la mettre à l’aise et la fit asseoir en face de lui, à table. Sonia s’assit, jeta un coup d’œil autour d’elle, regarda Lebeziatnikov, l’argent qui se trouvait sur la table, puis ses yeux se reportèrent sur Piotr Petrovitch dont ils ne purent plus se détacher. On eût dit qu’elle était fascinée. Lebeziatnikov se dirigea vers la porte.

Piotr Petrovitch se leva, fit signe à Sonia de ne pas bouger et arrêta Andreï Semionovitch au moment où celui-ci allait sortir.

– Votre Raskolnikov est là? Il est déjà arrivé? lui demanda-t-il à voix basse.

– Raskolnikov? Il est là. Pourquoi? Oui, il est là, je l’ai vu entrer. Eh bien?

– Je vous prie instamment de rester ici et de ne pas me laisser seul avec cette… demoiselle. L’affaire dont il s’agit est insignifiante, mais Dieu sait quelles conclusions ils en pourraient tirer… Je ne veux pas que Raskolnikov aille raconter partout… Vous comprenez de quoi je veux parler?