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– Ah! oui! je comprends, je comprends, répondit Lebeziatnikov, éclairé soudain; oui, vous êtes dans votre droit. Certes, vos craintes sont fort exagérées d’après moi, mais… vous n’en avez pas moins le droit d’agir ainsi. Soit, je resterai. Je me mettrai près de la fenêtre et ne vous gênerai pas… D’après moi, vous avez le droit…

Piotr Petrovitch retourna au divan et s’assit en face de Sonia. Il la considéra attentivement et son visage prit une expression extrêmement grave, sévère même. «N’allez pas vous figurer, vous non plus, des choses qui n’existent pas», avait-il l’air de dire. Sonia perdit définitivement contenance.

– Tout d’abord, veuillez m’excuser, Sofia Semionovna, auprès de votre honorée maman… Je ne me trompe pas? Katerina Ivanovna est votre seconde mère, n’est-ce pas? commença-t-il d’un air fort sérieux, mais assez aimable. On voyait qu’il nourrissait les intentions les plus amicales à l’égard de la jeune fille.

– Oui, en effet, elle me tient lieu de mère, répondit précipitamment celle-ci tout effrayée.

– Bon, alors excusez-moi auprès d’elle, car des circonstances indépendantes de ma volonté ne me permettent pas d’assister à ce festin… je veux dire au repas de funérailles auquel elle m’a gracieusement invité.

– Bien, je lui dirai tout de suite. Et Sonetchka se leva vivement.

– Ce n’est pas tout ce que j’avais à vous dire, fit Piotr Petrovitch en souriant de la naïveté de la jeune fille et de son ignorance des usages mondains, vous ne me connaissez guère, chère Sofia Semionovna, si vous pouvez penser que je me serais permis de déranger et de faire venir ici une personne telle que vous pour un motif aussi futile et qui ne présente d’intérêt que pour moi. Non, mes intentions sont différentes.

Sonia s’empressa de se rasseoir. Les billets multicolores papillotèrent de nouveau devant ses yeux, mais elle se détourna bien vite et son regard se reporta sur Loujine. Regarder l’argent d’autrui lui semblait tout à coup extrêmement inconvenant, surtout dans la position où elle se trouvait… Elle se mit donc à considérer le lorgnon à monture d’or que Piotr Petrovitch retenait de la main gauche, puis en même temps la lourde et superbe bague, ornée d’une pierre jaune, qu’il portait au médius de la même main. Enfin, ne sachant plus que faire de ses yeux, elle finit par les fixer sur le visage de Loujine. Ce dernier, après un silence encore plus majestueux, reprit:

– Il m’est arrivé hier d’échanger deux mots, en passant, avec la malheureuse Katerina Ivanovna. Cela m’a suffi pour me rendre compte qu’elle se trouve dans un état anormal, si l’on peut s’exprimer ainsi.

– Oui… anormal, c’est vrai, s’empressa de répéter Sonia.

– Ou, pour parler plus clairement et plus exactement aussi, un état maladif.

– Oui, plus clairement et plus exact… oui, maladif.

– Bon. Alors, mû par un sentiment d’humanité, e-e-et… pour ainsi dire de compassion, je désirerais, pour ma part, lui être utile en prévision de la position extrêmement triste où elle va inévitablement se trouver. Il me semble que toute cette malheureuse famille n’a plus que vous pour soutien.

– Permettez-moi de vous demander, fit Sonia en se levant brusquement, si vous lui avez dit hier qu’elle pourrait recevoir une pension. Car elle m’a dit hier que vous vous étiez chargé de lui en faire obtenir une. Est-ce vrai?

– Pas le moins du monde et c’est même une absurdité en un certain sens. Je n’ai parlé que d’un secours temporaire qui lui serait délivré en sa qualité de veuve d’un fonctionnaire mort au service et qu’elle ne pourrait obtenir que si elle avait des protections, mais il me semble que feu votre père n’a non seulement pas servi assez longtemps pour se créer des droits à la retraite, mais qu’il n’était même plus au service au moment de sa mort. Bref, on peut toujours espérer, mais cet espoir serait peu fondé, car il n’existe en l’espèce aucun droit à un secours, au contraire… Ah! elle rêvait déjà d’une pension, hé! hé! hé! c’est une dame qui n’a pas froid aux yeux!

– Oui, d’une pension, c’est vrai… car elle est crédule et bonne, et sa bonté la pousse à croire à tout… et… et… et son esprit est… c’est vrai… excusez-moi, fit Sonia, et elle se leva de nouveau pour s’en aller.

– Permettez, ce n’est pas encore tout.

– Ah! bon! marmotta Sonia.

– Asseyez-vous donc.

Sonia parut toute confuse et se rassit pour la troisième fois.

– La voyant dans une telle situation, avec de malheureux enfants en bas âge, je désirerais, comme je vous l’ai déjà dit, lui être utile dans la mesure de mes moyens, comprenez-moi bien, dans la mesure de mes moyens et rien de plus. On pourrait, par exemple, organiser une souscription à son profit, ou une loterie, ou quelque chose d’analogue, comme le font toujours, en pareil cas, les proches ou étrangers qui désirent venir en aide aux malheureux. Voilà ce que j’avais l’intention de vous dire, ce serait une chose possible.

– Oui, c’est très bien… Que Dieu vous en soit… balbutia Sonia, les yeux fixés sur Piotr Petrovitch.

– Une chose possible. Oui, mais… nous y viendrons plus tard, quoique l’on puisse commencer dès aujourd’hui. Nous nous verrons ce soir et nous pourrons poser les bases de l’affaire, pour ainsi dire. Venez me trouver ici vers les sept heures. J’espère qu’Andreï Semionovitch voudra bien être des nôtres… Mais il y a une circonstance dont je voudrais vous entretenir sérieusement au préalable. C’est pour cela que je me suis permis de vous déranger aujourd’hui, Sofia Semionovna. Je pense que l’argent ne doit pas être remis entre les mains de Katerina Ivanovna; je n’en veux d’autre preuve que le repas d’aujourd’hui. N’ayant pour ainsi dire pas un croûton de pain à manger pour demain, et pas de chaussures à se mettre aux pieds… et tout le reste, elle achète aujourd’hui du rhum de la Jamaïque et je crois même du café et du vin de Madère. Je l’ai vu en passant. Demain, toute la famille retombera à votre charge et vous devrez lui procurer jusqu’au dernier morceau de pain; c’est absurde. Voilà pourquoi je suis d’avis d’organiser la souscription à l’insu de la malheureuse veuve, de façon que vous seule ayez la disposition de l’argent. Qu’en pensez-vous?

– Je ne sais pas. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle est ainsi… une fois dans sa vie… elle tenait beaucoup à honorer la mémoire… mais elle est fort intelligente. Vous pouvez d’ailleurs agir à votre guise et je vous serai très, très… et eux tous seront… et Dieu vous… et les orphelins aussi…

Sonia ne put achever et fondit en larmes.

– Ainsi, c’est une affaire entendue. Maintenant, veuillez accepter pour les premiers besoins de votre parente cette somme qui représente mon offrande personnelle. Je désire vivement que mon nom ne soit pas prononcé à cette occasion. Voilà. Ayant moi-même des charges, je regrette de ne pouvoir faire davantage…

Et Piotr Petrovitch tendit à Sonia un billet de dix roubles, après l’avoir déplié avec soin. Sonia le prit, rougit, bondit de son siège, balbutia quelques mots indistincts et se hâta de prendre congé. Piotr Petrovitch la reconduisit solennellement jusqu’à la porte. Elle se précipita hors de la pièce, toute bouleversée, et revint chez Katerina Ivanovna en proie à une émotion extraordinaire.