Amalia Fedorovna prit aussi une soudaine et extraordinaire importance aux yeux de Katerina Ivanovna et grandit considérablement dans son estime, pour cette seule raison, peut-être, qu’elle s’était donnée tout entière à l’organisation du repas. Elle s’était chargée de mettre la table, de fournir le linge, la vaisselle, etc., et de préparer les plats dans sa propre cuisine. Katerina Ivanovna lui avait délégué ses pouvoirs en partant pour le cimetière, et Amalia Fedorovna sut se montrer digne de cette confiance. Le couvert était en effet assez convenablement dressé; sans doute, la vaisselle, les fourchettes, les couteaux, les verres, les tasses étaient dépareillés, car ils avaient été empruntés à droite et à gauche, mais, à l’heure dite, chaque chose était à sa place et Amalia Fedorovna, consciente d’avoir parfaitement accompli ses fonctions, se pavanait dans une robe noire et un bonnet orné de rubans de deuil flambant neufs, et recevait les invités avec un orgueil satisfait. Cet orgueil, tout légitime pourtant, déplut à Katerina Ivanovna. Elle pensa: «On dirait vraiment que nous aurions été incapables de mettre le couvert sans Amalia Fedorovna.» Le bonnet orné de rubans neufs la choqua également. «Cette sotte Allemande n’aurait-elle pas, par hasard, conçu quelque fierté en se disant qu’elle a daigné, par charité, venir au secours de pauvres locataires? Par charité, voyez-vous ça!» Chez le père de Katerina Ivanovna, qui était colonel et presque gouverneur, on avait parfois quarante personnes à dîner et une Amalia Fedorovna, ou, pour mieux dire, Ludwigovna, n’aurait même pas été reçue à l’office!… Katerina Ivanovna décida d’ailleurs de ne point manifester ses sentiments tout de suite, mais elle se promit de remettre aujourd’hui même à sa place cette impertinente qui se faisait Dieu sait quelles idées sur elle-même. Pour le moment, elle se contenta de se montrer très froide avec elle.
Une autre circonstance contribua encore à irriter Katerina Ivanovna. À l’exception du Polonais, aucun des locataires n’était venu jusqu’au cimetière. En revanche, quand il s’agit de se mettre à table, on vit arriver ce qu’il y avait de plus pauvre, de plus insignifiant parmi les habitants de la maison; quelques-uns même se présentèrent dans une tenue plus que négligée, tandis que les gens un peu convenables semblaient s’être donné le mot pour ne pas venir, à commencer par Loujine, le plus respectable de tous. Pourtant, la veille au soir encore, Katerina Ivanovna s’était hâtée d’apprendre au monde entier, c’est-à-dire à Amalia Fedorovna, à Poletchka, à Sonia et au Polonais, qu’il était l’homme le plus magnanime, le plus noble, avec cela puissamment riche et possédant de magnifiques relations, ami de son premier mari; il avait fréquenté autrefois chez son père et était venu lui promettre, affirmait-elle, de mettre tout en œuvre pour lui faire obtenir une pension importante. Notons, à ce propos, que, si Katerina Ivanovna vantait la fortune ou les relations de quelqu’un et semblait en tirer vanité, ce n’était point par calcul mais simplement pour rehausser le prestige de celui qu’elle louait.
Avec Loujine, et sans doute pour prendre exemple sur lui, manquait ce vaurien de Lebeziatnikov. Quelle idée celui-là se faisait-il de lui-même? Il n’avait été invité que par charité, parce qu’il partageait la chambre de Piotr Petrovitch et qu’il eût été peu convenable de ne point l’inviter. On remarquait également l’absence d’une dame du monde et de sa fille, une demoiselle plus toute jeune; ces deux personnes n’habitaient que depuis une quinzaine de jours chez Mme Lippevechsel, mais elles avaient eu le temps de se plaindre, à plusieurs reprises, du bruit et des cris qui s’élevaient de la chambre des Marmeladov, surtout quand le défunt rentrait ivre; comme bien l’on pense, Katerina Ivanovna en avait été rapidement informée par Amalia Ivanovna elle-même, qui, au cours de ses démêlés avec elle, n’avait pas craint de la menacer de la chasser avec toute sa famille, attendu, criait-elle à tue-tête, qu’ils troublaient le repos d’honorables locataires dont eux-mêmes n’étaient pas dignes de délacer les chaussures.
Katerina Ivanovna avait expressément tenu à inviter en cette circonstance les dames «dont elle n’était pas digne de délacer les chaussures», et d’autant plus qu’elles avaient jusqu’ici l’habitude de détourner dédaigneusement la tête quand il leur arrivait de la rencontrer. C’était, pensait Katerina Ivanovna, une façon de leur prouver qu’on leur était supérieure par les sentiments et qu’on savait pardonner les mauvais procédés. D’autre part, ces dames pourraient se convaincre que Katerina Ivanovna n’était pas née pour la condition où elle se trouvait placée. Elle avait l’intention de leur expliquer tout cela à table et de leur parler en même temps des fonctions de gouverneur remplies autrefois par son père, puis de leur faire observer, en passant, qu’il n’y avait pas lieu de détourner la tête quand on la rencontrait, et qu’agir ainsi était même parfaitement sot.
Un gros lieutenant-colonel (en réalité capitaine en retraite) manquait également, mais on apprit qu’il était cloué sur son lit, depuis la veille, par la maladie.
En un mot, on ne vit arriver, outre le Polonais, qu’un petit employé de chancellerie minable, en habits graisseux, affreux, tout bourgeonnant et répandant une odeur infecte et, par-dessus le marché, muet comme une carpe; puis un petit vieillard sourd et presque aveugle qui avait autrefois servi dans un bureau de poste et dont la pension, chez Amalia Ivanovna, était payée, depuis des temps immémoriaux, et nul ne savait pourquoi, par un inconnu. Ensuite, ce fut le tour d’un lieutenant en retraite, ou, pour mieux dire, un employé manutentionnaire. Il entra en riant aux éclats de la façon la plus inconvenante. Sans gilet! Un autre invité alla se mettre à table de but en blanc, sans même saluer Katerina Ivanovna. Enfin un individu se présenta, faute de vêtements, en robe de chambre. Cette fois, c’en était trop et Amalia Ivanovna réussit à le faire sortir avec l’aide du Polonais. Celui-ci avait, du reste, amené deux compatriotes qui n’avaient jamais habité chez Mme Lippevechsel et que personne ne connaissait dans la maison.
Tout cela irritait profondément Katerina Ivanovna. «C’était bien la peine de faire tous ces préparatifs!» se disait-elle. Elle avait même été, par crainte de manquer de place, jusqu’à dresser le couvert des enfants, non à la table commune qui occupait toute la place, mais sur une malle, dans un coin. Les deux plus jeunes avaient été installés sur une banquette et Poletchka, en sa qualité d’aînée, devait en prendre soin, les faire manger, les moucher, etc. Dans ces conditions, Katerina Ivanovna se crut obligée de recevoir ses invités avec la plus grande dignité et même une certaine hauteur; elle leur jeta, à quelques-uns surtout, un regard sévère et les invita dédaigneusement à s’asseoir à table. Rendant, on ne sait pourquoi, Amalia Ivanovna responsable de l’absence de tous les autres invités, elle le prit soudain sur un ton si désobligeant avec elle que l’autre ne tarda pas à s’en apercevoir et en fut extrêmement froissée.