– C’est bizarre! Peut-être est-ce Nastassia? fit observer Razoumikhine.
– Elle ne monte jamais à cette heure-là, et puis il y a longtemps qu’elle dort… mais je m’en moque. Bonsoir.
– Qu’est-ce qui te prend? Je vais t’accompagner jusqu’au bout, nous entrerons ensemble.
– Je sais que nous entrerons ensemble, mais j’ai envie de te serrer ici la main et de te dire adieu. Allons, donne-moi la main, adieu.
– Mais qu’est-ce qui te prend, Rodia?
– Rien… Allons, tu seras témoin…
Ils se mirent à monter les dernières marches et l’idée vint à Razoumikhine que Zossimov avait peut-être raison. «Et si je l’ai troublé avec mon bavardage?» se demanda-t-il. Soudain, comme ils approchaient de la porte ils entendirent des voix dans la chambre.
– Mais que se passe-t-il? cria Razoumikhine.
Raskolnikov saisit le premier la poignée de la porte et l’ouvrit toute grande; il ouvrit et s’arrêta sur le seuil, pétrifié. Sa mère et sa sœur étaient assises sur son divan. Elles l’attendaient depuis une heure et demie. Pourquoi était-ce la dernière chose à laquelle il eût songé, quand on lui avait cependant annoncé, pour la seconde fois dans la journée, leur arrivée prochaine, imminente à Pétersbourg? Pendant cette heure et demie, les deux femmes avaient à qui mieux mieux interrogé Nastassia qui se trouvait encore là devant elles et leur avait donné tous les détails possibles sur Raskolnikov. Elles étaient affolées de terreur pour avoir appris qu’il «était parti aujourd’hui», malade, et vraisemblablement en proie au délire. «Seigneur, qu’a-t-il…?» Elles pleuraient toutes deux; elles avaient souffert d’indicibles tourments pendant cette heure et demie d’attente. Un cri de joie salua l’apparition de Raskolnikov. Les deux femmes se précipitèrent sur lui. Mais il restait immobile, glacé, comme si on l’eût privé de vie tout à coup; une pensée brusque et insupportable l’avait foudroyé. Et ses bras ne pouvaient se tendre pour les enlacer, «non, impossible». Sa mère et sa sœur l’étreignaient, l’embrassaient, riaient, pleuraient… Il fit un pas en avant, chancela, et roula par terre, évanoui.
Alarme, cris d’effroi, gémissements… Razoumikhine resté sur le seuil se précipita dans la pièce, saisit le malade dans ses bras vigoureux et en un clin d’œil l’étendit sur son divan. «Ce n’est rien, ce n’est rien, criait-il à la mère et à la sœur. C’est un évanouissement, rien du tout. Le docteur vient de dire qu’il va beaucoup mieux, qu’il est tout à fait guéri. De l’eau! Allons, le voilà qui reprend ses sens!…»
Et saisissant la main de Dounetchka avec tant de force qu’il manqua la briser, il la força à se pencher pour constater qu’en effet son frère revenait à lui. La mère et la sœur regardaient Razoumikhine avec une reconnaissance attendrie, comme une véritable Providence. Elles avaient appris par Nastassia ce qu’avait été pour Rodia, pendant tout le temps de sa maladie, «ce jeune homme déluré», comme l’appela le même soir, dans une conversation intime avec Dounia, Poulkheria Alexandrovna Raskolnikova elle-même.
TROISIÈME PARTIE
I .
Raskolnikov se souleva et s’assit sur son divan. Il invita par un léger signe Razoumikhine à suspendre le cours de son éloquence désordonnée et les consolations qu’il adressait à sa mère et à sa sœur, puis prenant les deux femmes par la main, il les examina alternativement en silence, pendant deux minutes au moins. La mère fut effrayée par ce regard. Il révélait une sensibilité si puissante qu’elle en devenait douloureuse; mais il était en même temps fixe et presque insensé; Poulkheria Alexandrovna se mit à pleurer. Avdotia Romanovna était pâle, sa main tremblait dans celle de son frère.
– Rentrez chez vous… avec lui, fit Raskolnikov d’une voix entrecoupée en désignant Razoumikhine. À demain. Demain nous causerons… Il y a longtemps que vous êtes arrivées?
– Ce soir, Rodia, répondit Poulkheria Alexandrovna. Le train a eu beaucoup de retard. Mais, Rodia, je ne te quitterai pour rien au monde. Je passerai la nuit ici près de…
– Ne me tourmentez pas, fit-il avec un geste d’irritation.
– Je resterai avec lui, fit vivement Razoumikhine; je ne le quitterai pas une seconde. Au diable tous mes invités; qu’ils se fâchent si ça leur chante. Mon oncle préside la réunion.
– Comment, comment vous remercierai-je? commença Poulkheria Alexandrovna en serrant de nouveau les mains de Razoumikhine.
Mais son fils l’interrompit:
– Je ne puis, je ne puis, répétait-il d’un air énervé. Ne me torturez pas. Allez-vous-en, je n’en puis plus.
– Allons-nous-en, maman, sortons au moins pour une minute de la pièce, murmura Dounia tout effrayée, il est évident que notre présence l’accable.
– Il ne me sera pas donné de le contempler après trois ans de séparation, gémit Poulkheria Alexandrovna tout en larmes.
– Attendez un peu, fit-il, vous m’interrompez toujours et je perds le fil de mes idées. Avez-vous vu Loujine?
– Non, Rodia, mais il est prévenu de notre arrivée. Nous avons appris, Rodia, que Piotr Petrovitch a été assez bon pour venir te voir aujourd’hui, ajouta Pulchérie Alexandrovna, avec une certaine timidité.
– Oui… assez bon… Dounia, j’ai menacé tantôt Loujine de le jeter en bas de l’escalier et je l’ai envoyé au diable…
– Rodia, mais qu’est-ce qui te prend? Tu es sûrement… tu ne veux pas dire que…, commença Poulkheria Alexandrovna épouvantée. Mais un regard jeté sur Dounia la décida à s’interrompre. Avdotia Romanovna regardait fixement son frère et attendait qu’il s’expliquât. Les deux femmes étaient informées de la querelle par Nastassia, qui la leur avait contée à sa façon, et elles étaient en proie à une cruelle perplexité.
– Dounia, continua Raskolnikov avec effort, je ne veux pas de ce mariage. Tu dois donc dès demain rompre avec Loujine et qu’il ne soit plus question de lui.
– Seigneur, mon Dieu! s’écria Poulkheria Alexandrovna.
– Rodia, pense un peu à ce que tu dis, observa Avdotia Romanovna avec colère, mais elle se contint. Tu n’es peut-être pas en état de… tu es fatigué, ajouta-t-elle doucement.
– En proie au délire, veux-tu dire? Non… Tu épouses Loujine «pour moi». Et moi je n’accepte pas ce sacrifice. Donc, écris une lettre… de refus… donne-la-moi à lire demain et tout sera dit.
– Je ne puis faire une chose pareille, s’écria la jeune fille outrée. De quel droit…
– Dounetchka, tu t’emportes, toi aussi. Assez, à demain… ne vois-tu pas?… fit la mère tout effrayée en s’élançant vers sa fille. Ah, allons-nous-en plutôt!
– Il bat la campagne, cria Razoumikhine d’une voix qui trahissait l’ivresse, sans ça comment aurait-il osé? Demain cette folie lui aura passé… Mais aujourd’hui il est bien vrai qu’il l’a chassé. L’autre s’est fâché, naturellement… Il pérorait ici et étalait sa science et il est parti la queue basse…
– Ainsi c’est donc vrai? s’écria Poulkheria Alexandrovna.
– À demain, fit Dounia avec pitié, viens, maman… bonsoir, Rodia.