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– Laisse, Rodia, je suis sûre que tout ce que tu fais est très bien, fit la mère toute réjouie.

– N’en soyez pas si convaincue, répondit-il en grimaçant un sourire.

Un silence suivit. Toute cette conversation, avec ses silences, le pardon accordé, la réconciliation, avait eu quelque chose de tendu et les assistants le sentaient bien.

«On dirait qu’elles ont peur de moi», songeait Raskolnikov lui-même en regardant sa mère et sa sœur à la dérobée.

Poulkheria Alexandrovna, en effet, semblait de plus en plus intimidée à mesure que se prolongeait le silence.

«Dire que de loin, je croyais tant les aimer», songea-t-il brusquement.

– Tu sais, Rodia, Marfa Petrovna est morte, plaça tout à coup Poulkheria Alexandrovna.

– Quelle Marfa Petrovna?

– Ah! mon Dieu, mais Marfa Petrovna Svidrigaïlova. Je t’ai tant parlé d’elle dans mes lettres.

– A-a-ah. Oui, je m’en souviens… Ainsi, elle est morte? Ah vraiment, fit-il en revenant à lui comme s’il s’éveillait. Morte, vraiment? Et comment?

– Figure-toi qu’elle a été enlevée tout d’un coup, fit vivement Poulkheria Alexandrovna, encouragée par cette curiosité, le jour même où je t’envoyais cette lettre. Imagine-toi que cet homme horrible a sans doute été la cause de sa mort. On prétend qu’il l’avait terriblement battue.

– Il se passait de pareilles scènes dans leur ménage? demanda le jeune homme en s’adressant à sa sœur.

– Non, au contraire. Il se montrait très patient à son égard, très poli même. Il était trop indulgent dans bien des cas, et cela a duré sept ans… La patience a dû lui manquer tout à coup…

– C’est donc qu’il n’était pas si terrible puisqu’il a pu patienter pendant sept ans. Il me semble que tu as l’air de l’excuser, Dounetchka?

– Non, non, c’est un homme horrible. Je ne puis rien imaginer de plus affreux, répondit la jeune fille presque frissonnante. Puis elle fronça les sourcils et parut songeuse.

– La scène se passa un matin, continua précipitamment Poulkheria Alexandrovna. Après cela, elle donna ordre d’atteler, car elle voulait se rendre en ville aussitôt après le déjeuner, comme elle avait coutume de le faire en ces occasions. Elle déjeuna, dit-on, d’un excellent appétit…

– Toute rouée de coups?

– … Elle en avait… pris l’habitude; et, à peine le déjeuner achevé, elle se hâta d’aller se baigner, afin d’être plus tôt prête à partir… Elle se traitait par l’hydrothérapie; ils ont dans leur propriété une source froide et elle s’y plongeait tous les jours régulièrement; à peine entrée dans l’eau, elle a eu une attaque d’apoplexie.

– Je crois bien, fit observer Zossimov.

– Et elle avait été sérieusement battue?

– Qu’importe! fit Avdotia Romanovna.

– Hum… Et du reste, maman, je ne vois pas le besoin que vous avez de raconter toutes ces sottises, dit Raskolnikov avec une brusque irritation.

– Ah! mon petit, c’est que je ne savais pas de quoi parler, laissa échapper Poulkheria Alexandrovna.

– Mais enfin quoi! Auriez-vous tous peur de moi? demanda-t-il en grimaçant un sourire.

– Oui, c’est vrai, nous avons peur de toi, fit Dounia en regardant son frère droit dans les yeux d’un air sévère. Maman s’est même signée de peur en montant l’escalier.

Le visage de Raskolnikov s’altéra au point de paraître convulsé.

– Que dis-tu, Dounia? Ne te fâche pas, Rodia, je t’en prie. Ah, comment peux-tu parler ainsi, Dounia? fit Poulkheria Alexandrovna toute confuse. Il est vrai que je n’ai cessé de rêver en route au bonheur de te revoir et de m’entretenir avec toi… Je m’en faisais même une telle fête que je ne me suis pas aperçue de la longueur du trajet. Mais qu’est-ce que je dis là? Je suis toujours heureuse. Tu as eu tort, Dounia. Je suis heureuse, ne serait-ce que parce que je te vois, Rodia…

– Assez, maman, fit-il tout gêné en lui serrant la main sans la regarder. Nous aurons tout le temps de bavarder notre content.

En prononçant ces mots, il se troubla et pâlit; il se sentait envahi par un froid mortel en évoquant une impression toute récente. De nouveau, il devait s’avouer qu’il venait de faire un affreux mensonge, car il savait que non seulement il ne parlerait plus à cœur ouvert avec sa mère et sa sœur, mais qu’il ne prononcerait plus un mot spontané devant personne. L’impression causée par cette affreuse pensée fut si violente qu’il en perdit presque la conscience pendant un moment. Il se leva et se dirigea vers la porte sans jeter même un coup d’œil sur ses hôtes.

– Qu’est-ce qui te prend? cria Razoumikhine en le saisissant par le bras.

Il se rassit et regarda silencieusement autour de lui; tous le contemplaient d’un air perplexe.

– Mais qu’avez-vous à être mornes tous? cria-t-il brusquement. Dites donc quelque chose! Allons-nous rester comme ça? Voyons, parlez. Mettons-nous à causer… Ce n’est pas pour nous taire que nous nous sommes réunis!… Allons, causons.

– Dieu soit loué, je craignais que l’accès d’hier ne le reprît, fit Poulkheria Alexandrovna en se signant.

– Qu’as-tu, Rodia? demanda Avdotia Romanovna d’un air méfiant.

– Rien, je me suis rappelé une bêtise, répondit-il, et il se mit à rire.

– Ah! si c’est une bêtise, eh bien tant mieux, car moi-même j’ai craint un moment… marmotta Zossimov en se levant. Je dois m’en aller… je reviendrai plus tard… si je vous trouve…

Il salua et sortit.

– Quel excellent homme! fit remarquer Poulkheria Alexandrovna.

– Oui, excellent, parfait, instruit, fit tout à coup Raskolnikov avec une précipitation extraordinaire et une animation soudaine. Je ne me souviens plus où j’ai pu le rencontrer avant ma maladie… Pourtant j’ai dû le rencontrer… Et voilà encore un excellent homme, fit-il en désignant Razoumikhine. Il te plaît, Dounia? demanda-t-il brusquement, et il se mit à rire sans raison.

– Beaucoup, répondit Dounia.

– Fi! quel imbécile tu fais, dit Razoumikhine tout rouge de confusion, et il se leva de sa chaise.

Poulkheria Alexandrovna eut un léger sourire et Raskolnikov partit d’un bruyant éclat de rire.

– Mais où vas-tu?

– Moi aussi, je suis pris.

– Tu n’es pas pris du tout, reste. Zossimov est parti, voilà pourquoi tu veux t’en aller aussi. Non, reste… Et quelle heure est-il? Quelle jolie montre tu as, Dounia! Mais pourquoi vous taisez-vous encore? Il n’y a que moi qui parle.

– C’est un cadeau de Marfa Petrovna, répondit Dounia.

– Et elle a coûté très cher, ajouta Poulkheria Alexandrovna.

– Ti-ens! Elle est très grosse, presque une montre d’homme.

– C’est ce qui me plaît, dit Dounia.

«Ce n’est donc pas un présent du fiancé», pensa Razoumikhine tout réjoui.

– Et moi, je croyais que c’était un cadeau de Loujine, remarqua Raskolnikov.

– Non, il n’a encore rien offert à Dounetchka.