– Je… je… suis entrée pour une seconde. Excusez-moi de vous avoir dérangé, balbutia-t-elle d’une voix entrecoupée. Je viens de la part de Katerina Ivanovna; elle n’avait personne à vous envoyer. Katerina Ivanovna vous prie instamment de vouloir bien assister demain matin au service funéraire… à Saint-Mitrofane et ensuite de venir chez nous… chez elle, pour le repas… lui faire cet honneur, elle vous en prie…
Elle perdit tout à fait contenance et se tut.
– Je ferai tout mon possible… je n’y manquerai pas, répondit Raskolnikov en se soulevant et en bégayant lui aussi. Faites-moi le plaisir de vous asseoir, dit-il tout à coup. J’ai à vous parler, s’il vous plaît. Vous êtes peut-être pressée, mais, de grâce, accordez-moi deux minutes…
Et il lui avança la chaise. Sonia se rassit, porta de nouveau un regard timide et éperdu sur les deux dames, puis baissa vivement les yeux. Le pâle visage de Raskolnikov s’était empourpré; ses traits se contractaient et ses yeux lançaient des flammes.
– Maman, fit-il d’une voix ferme et vibrante, c’est Sofia Semionovna Marmeladova, la fille de ce malheureux monsieur Marmeladov qui a été écrasé hier par des chevaux, sous mes yeux, je vous ai déjà raconté…
Poulkheria Alexandrovna regarda Sonia et cligna légèrement des yeux. Elle ne put, malgré la crainte que lui inspirait le regard fixe et provocant de son fils, se refuser cette satisfaction. Dounetchka, elle, se tourna vers la pauvre jeune fille et se mit à l’examiner d’un air sérieux et étonné.
En s’entendant présenter par Raskolnikov, Sonia releva les yeux, mais sa confusion ne fit que s’accroître.
– Je voulais vous demander, fit précipitamment le jeune homme, comment les choses se sont passées aujourd’hui chez vous. On ne vous a pas trop ennuyées? La police, par exemple…
– Non, tout est arrangé. La cause de la mort n’était d’ailleurs que trop évidente. On nous a laissées tranquilles, il n’y a que les locataires qui ne sont pas contents.
– Pourquoi?
– Parce que le corps reste trop longtemps dans la maison. Il fait chaud maintenant et l’odeur…, de sorte qu’on le transportera aujourd’hui, à l’heure des vêpres, dans la chapelle du cimetière. Katerina Ivanovna ne voulait pas tout d’abord, mais elle a fini par comprendre qu’on ne pouvait faire autrement…
– Ainsi, c’est pour aujourd’hui?
– Katerina Ivanovna vous prie de nous faire l’honneur d’assister demain aux obsèques et de venir ensuite chez elle, prendre part au repas de funérailles.
– Elle donne un repas de funérailles?
– Oui, une collation. Elle m’a chargée de vous remercier d’être venu à notre secours hier. Sans vous, nous n’aurions pas eu de quoi l’enterrer.
Ses lèvres et son menton se mirent, à trembler, tout à coup, mais elle se contint et fixa de nouveau le plancher.
Tout en causant avec elle, Raskolnikov l’examinait attentivement. Elle avait une petite figure maigre, vraiment très maigre et très pâle, assez irrégulière, un peu anguleuse, avec un petit nez et un menton pointus. On ne pouvait pas dire qu’elle fût jolie. En revanche, ses yeux bleus étaient si limpides et lui donnaient en s’animant une telle expression de bonté et de candeur qu’on se sentait involontairement attiré vers elle. Autre particularité caractéristique de son visage et de toute sa personne: elle paraissait beaucoup plus jeune que son âge, une enfant malgré ses dix-huit ans, et cette extrême jeunesse était trahie par certains gestes, d’une façon presque comique.
– Mais se peut-il que Katerina Ivanovna arrive à se tirer d’affaire avec de si faibles ressources et qu’elle pense donner encore une collation? demanda Raskolnikov, décidé à continuer la conversation.
– Le cercueil est très modeste… toute la cérémonie sera très simple… de sorte que cela ne coûtera pas cher… Nous avons tout calculé tantôt avec Katerina Ivanovna; tous frais payés, il restera de quoi donner un repas de funérailles. Katerina Ivanovna tient beaucoup à ce qu’il y en ait un… On ne peut pas la contrarier… C’est une consolation pour elle… elle est si… vous savez bien…
– Je comprends… je comprends… certes… Vous regardez ma chambre; maman prétend aussi qu’elle ressemble à un tombeau.
– Vous vous êtes complètement dépouillé hier pour nous, fit tout à coup Sonetchka, d’une voix basse et rapide, en baissant de nouveau les yeux. Son menton et ses lèvres se remirent à trembler. Elle avait été frappée, dès son entrée, par la pauvreté qui régnait dans le logement de Raskolnikov et ces mots lui avaient échappé involontairement.
Un silence suivit. Le regard de Dounetchka s’éclaircit et Poulkheria Alexandrovna se tourna vers Sonia d’un air affable.
– Rodia, dit-elle en se levant, nous dînons tous ensemble naturellement. Dounetchka, viens. Et toi, Rodia, tu ferais bien d’aller te promener un peu, puis de te reposer avant de venir nous rejoindre… le plus tôt possible. Je crains que nous ne t’ayons fatigué…
– Oui, oui, je viendrai, s’empressa-t-il de répondre en se levant… J’ai d’ailleurs quelque chose à faire…
– Voyons, vous n’allez pas dîner séparément? cria Razoumikhine, en regardant Raskolnikov avec étonnement. Enfin, qu’est-ce qui te prend?
– Oui, je viendrai certainement, certainement. Et toi, reste ici un moment… Car vous n’avez pas tout de suite besoin de lui, maman? Je ne vous en prive pas?…
– Oh! mon Dieu non, non. Et vous, Dmitri Prokofitch, nous ferez-vous le plaisir de venir dîner avec nous?
– Oui, oui, venez, je vous en prie, ajouta Dounia.
Razoumikhine salua tout rayonnant. Un moment, tous parurent envahis d’une gêne étrange.
– Adieu Rodia, c’est-à-dire au revoir; je n’aime pas dire adieu. Adieu Nastassia… Ah! j’ai encore répété adieu!…
Poulkheria Alexandrovna avait l’intention de saluer Sonia, mais elle ne sut comment s’y prendre et sortit précipitamment.
Mais Avdotia Romanovna, qui semblait avoir attendu son tour, en passant devant Sonia à la suite de sa mère, lui fit un grand salut aimable et poli. Sonetchka perdit contenance, s’inclina avec un empressement craintif. Une expression douloureuse passa sur son visage, comme si la politesse et l’affabilité d’Avdotia Romanovna l’avaient péniblement affectée.
– Dounia, adieu! fit Raskolnikov dans le vestibule. Donne-moi donc la main!
– Mais je te l’ai déjà donnée! L’as-tu oublié? dit-elle, en se tournant vers lui dans un geste gauche et affectueux.
– Eh bien, donne-la une seconde fois!
Et il lui serra énergiquement les doigts. Dounetchka lui sourit, rougit, dégagea vivement sa main et suivit sa mère, tout heureuse, elle aussi.
– Allons, voilà qui est parfait, dit le jeune homme en revenant auprès de Sonia restée dans la pièce, et en la regardant d’un air serein. «Que le Seigneur donne la paix aux morts et laisse vivre les vivants. N’est-ce pas, n’est-ce pas cela? Dites, c’est bien cela?»
Sonia remarqua avec surprise que le visage de Raskolnikov s’éclairait brusquement. Il l’examina un moment, avec attention, en silence… Tout ce que son père défunt lui avait raconté sur elle lui revenait soudain à l’esprit…