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– Et à la résurrection de Lazare?

– O-oui; pourquoi me posez-vous ces questions?

– Vous y croyez littéralement?

– Littéralement.

– Tiens, tiens… Cela n’a aucune importance, la chose m’intéressait. Excusez-moi, mais permettez, je reviens à notre sujet. Il arrive qu’on ne les exécute pas; il y en a au contraire…

– Qui triomphent de leur vivant? Oui, cela arrive à quelques-uns et alors…

– Ce sont eux qui se mettent à exécuter?

– S’il le faut et c’est ce qui se rencontre le plus souvent; votre remarque est très fine, vous savez!

– Je vous remercie bien, mais, dites-moi, comment distinguer ces hommes extraordinaires des autres? Présentent-ils des signes particuliers à leur naissance? Je suis d’avis qu’il faut observer la plus rigoureuse exactitude sur ce sujet-là et arriver à atteindre une grande précision formelle. Excusez mon inquiétude fort naturelle d’homme pratique et bien pensant, mais ne pourraient-ils, par exemple, porter un vêtement particulier, un emblème quelconque?… Car enfin, convenez que, s’il se produit une erreur et qu’un individu appartenant à une catégorie s’imagine faire partie de l’autre et se mette à détruire tous les obstacles, suivant votre si heureuse expression, alors…

– Oh! cela arrive fort souvent. Cette remarque dépasse peut-être la précédente en finesse…

– Je vous remercie…

– Il n’y a pas de quoi. Mais considérez que l’erreur n’est possible qu’en ce qui concerne la première catégorie, c’est-à-dire celle des hommes ordinaires (comme je les ai appelés, peut-être bien à tort). Malgré leur tendance innée à l’obéissance, beaucoup d’entre eux, grâce à un naturel folâtre qu’on rencontre même parmi les vaches, se prennent pour des hommes d’avant-garde, des destructeurs appelés à faire entendre la parole nouvelle, et cela fort sincèrement. En fait, ils ne distinguent pas les vrais novateurs et souvent ils les méprisent comme des esprits arriérés et bas. Mais il me semble qu’il ne peut y avoir là de danger sérieux et vous n’avez pas à vous inquiéter, car ils ne vont jamais bien loin. Tout au plus pourrait-on les fouetter parfois pour les punir de leur égarement et les remettre à leur place. Il n’est même pas besoin de déranger un bourreau pour cela, car ils se chargent eux-mêmes de se donner la discipline, étant gens d’une haute moralité; tantôt ils se rendent ce service l’un à l’autre, tantôt ils se flagellent de leurs propres mains. Ils s’infligent des pénitences publiques, ce qui ne laisse pas d’être beau et édifiant; bref, vous n’avez pas à vous inquiéter… c’est la règle générale.

– Allons, vous m’avez rassuré, tout au moins de ce côté. Mais il y a encore une chose qui me tracasse; dites-moi, je vous prie, y en a-t-il beaucoup de ces hommes qui aient le droit d’égorger les autres, de ces individus extraordinaires en un mot? Sans doute, je suis prêt à m’incliner devant eux, mais enfin, avouez qu’on puisse frissonner à l’idée qu’ils pourraient être nombreux?

– Oh! ne vous inquiétez pas de cela non plus, continua Raskolnikov sur le même ton. En général, il naît infiniment, et même singulièrement peu d’hommes aptes à trouver une idée nouvelle ou même à dire quoi que ce soit de neuf. Une chose est certaine, c’est que la répartition des individus dans les catégories et subdivisions de l’espèce humaine doit être strictement déterminée par quelque loi de la nature. Cette loi nous est, bien entendu, cachée encore à l’heure qu’il est, mais je crois qu’elle existe et pourra nous être révélée un jour. L’énorme masse des individus, du troupeau comme nous disions, ne vit sur terre que pour mettre finalement au monde, à la suite de longs efforts et de mystérieux croisements de peuples et de races, un homme qui, entre mille, possède quelque indépendance, et un sur dix mille, sur cent mille, à mesure que le degré d’indépendance s’élève (mes chiffres sont approximatifs). On compte un homme de génie sur des millions, et des milliers de millions d’hommes passent sur terre avant de fournir une de ces intelligences qui changent la face du monde. En un mot, je ne suis pas allé me pencher sur la cornue où tout cela s’opère. Mais cette loi déterminée existe, elle doit exister, il ne s’agit point de hasard ici.

– Mais, enfin, plaisantez-vous tous les deux? s’écria Razoumikhine Vous moquez-vous l’un de l’autre? Ils sont là à se mystifier mutuellement. Tu ne parles pas sérieusement, Rodia?

Raskolnikov ne répondit rien. Il leva vers lui son pâle et triste visage et, à voir la physionomie mélancolique de son ami, Razoumikhine jugea étrange le ton caustique, grossier et provocant qu’avait pris Porphyre.

– Eh bien, mon cher, si tout cela est sérieux… Tu as raison de dire qu’il n’y a là rien de neuf, que toutes ces idées ressemblent à celles que nous avons pu entendre énoncer bien des fois, mais ce que je trouve de vraiment original dans tout cela et ce qui me paraît t’appartenir en propre, à mon grand chagrin, c’est ce droit moral de verser le sang que tu entends accorder en toute conscience et que tu excuses même avec tant de fanatisme… Il me semble que c’est là l’idée principale de ton article: l’autorisation morale de tuer, et elle m’apparaît plus terrible que ne le serait une autorisation officielle et légale.

– Tout à fait juste; elle l’est en effet, fit observer Porphyre.

– Non, tu as dû te laisser entraîner et dépasser ta pensée. C’est une erreur… Je lirai ton article. Tu t’es laissé entraîner… Tu ne peux pas penser cela… Je lirai…

– Il n’y a rien de tout cela dans mon article. Je n’ai fait qu’y effleurer la question, dit Raskolnikov.

– Oui, voilà, oui, fit Porphyre qui ne pouvait tenir en place. Je comprends maintenant à peu près comment vous envisagez le crime, mais… excusez-moi de vous importuner (j’ai honte de vous ennuyer ainsi). Voyez-vous… vous m’avez rassuré tantôt au sujet des cas trompeurs, de ces cas de confusion entre les deux catégories, mais… je me sens repris d’inquiétude en songeant au côté pratique de la question. Si un homme, un adolescent quelconque, s’imagine être un Lycurgue par exemple, ou un Mahomet… – futur, en puissance, cela va sans dire, – et se met à détruire tous les obstacles qu’il rencontre… J’entreprends, dira-t-il, une longue campagne, et pour cette campagne il faut de l’argent. Là-dessus, il s’arrange pour se procurer des ressources… vous me comprenez?

Zamiotov, à ces mots, pouffa dans son coin, mais Raskolnikov ne leva même pas les yeux.

– Je dois admettre, répondit-il tranquillement, que ces cas doivent se présenter en effet. Les vaniteux imbéciles peuvent tomber dans ce piège, les jeunes gens surtout s’y laissent prendre.

– Vous voyez bien… Comment faire alors?

– Eh bien quoi, reprit Raskolnikov en ricanant, je n’y suis pour rien. La chose existe et existera toujours… Voilà lui (il indiqua Razoumikhine d’un signe), il prétendait tout à l’heure que j’autorise le meurtre. Qu’importe? La société est trop bien protégée par la déportation, les prisons, les bagnes, les juges, pour avoir à s’inquiéter. On n’a qu’à chercher le voleur…

– Et si on le trouve?

– Tant pis pour lui.

– Vous êtes logique au moins. Bon, mais que lui dira sa conscience?