– Pourquoi vous en inquiétez-vous?
– C’est une question qui touche nos sentiments humains.
– À celui qui en a une de souffrir en reconnaissant son erreur. C’est son châtiment, indépendamment du bagne.
– Ainsi, demanda Razoumikhine tout rembruni, ces hommes de génie, ceux qui ont le droit de tuer, ils ne doivent ressentir aucune souffrance pour avoir versé le sang humain?
– Pourquoi employer ce mot doivent? Il ne s’agit ni de permettre, ni de défendre. Ils n’ont qu’à souffrir si leur victime leur inspire de la pitié… La souffrance, la douleur sont inséparables d’une haute intelligence, d’un grand cœur. Les vrais grands hommes doivent, me semble-t-il, éprouver une immense tristesse sur terre, ajouta-t-il d’un air pensif qui contrastait avec le ton de la conversation.
Il leva les yeux et regarda les assistants d’un air rêveur, puis il sourit et prit sa casquette. Il était trop calme en comparaison de l’attitude qu’il avait en entrant tantôt, et il le sentait. Tous se levèrent.
– Eh bien, vous pouvez m’injurier, vous fâcher, si vous le voulez, mais c’est plus fort que moi, conclut Porphyre Petrovitch, permettez-moi de vous poser encore une question (décidément j’abuse!). Je voudrais vous faire part d’une petite idée qui m’est venue et que je crains d’oublier…
– Bon, dites-la, votre petite idée, fit Raskolnikov, debout, pâle et sérieux en face du juge d’instruction.
– Eh bien! voilà, je ne sais comment m’expliquer… C’est une idée si bizarre… psychologique, oui… En composant votre article, il est impossible, hé! hé! que vous ne vous soyez pas considéré vous-même, au moins en partie, comme un de ces hommes extraordinaires et destinés à prononcer des «paroles neuves» dans le sens où vous l’entendez… N’est-ce pas?
– C’est très possible, répondit dédaigneusement Raskolnikov. Razoumikhine fit un mouvement.
– Et, s’il en est ainsi, pourriez-vous jamais vous décider, pour sortir d’embarras matériels, ou pour rendre service à l’humanité tout entière, à franchir le pas… c’est-à-dire à tuer, par exemple, et à voler?…
Et il cligna de l’œil gauche, avec un rire silencieux, tout à fait comme tantôt.
– Si je m’étais décidé à le franchir, je n’irais sûrement pas vous le dire! répondit Raskolnikov d’un air de défi hautain.
– Non, ma question n’était dictée que par une curiosité purement littéraire; je ne vous l’ai posée qu’à seule fin de mieux pénétrer le sens de votre article.
«Quel piège grossier! La malice est cousue de fil blanc», songea Raskolnikov écœuré.
– Permettez-moi de vous faire remarquer, continua-t-il sèchement, que je ne me suis jamais cru un Mahomet ou un Napoléon… ni aucun personnage de ce genre et je ne puis par conséquent vous renseigner sur ce que je ferais si cela était…
– Allons donc! Qui ne se croit à présent un Napoléon, chez nous, en Russie? fit tout à coup Porphyre, sur un ton terriblement familier.
Cette fois, l’accent même qu’il avait pris pour prononcer ces paroles était particulièrement explicite.
– Ne serait-ce pas un futur Napoléon qui aurait tué la semaine dernière, à coups de hache, notre Aliona Ivanovna? lâcha tout à coup Zamiotov de son coin.
Raskolnikov fixait Porphyre d’un regard immobile et ferme; il ne disait rien. Razoumikhine s’était renfrogné. Il semblait, depuis un moment, se douter de certaines choses… et promena autour de lui un regard furieux. Il y eut une minute de morne silence. Raskolnikov se prépara à s’en aller.
– Vous partez déjà? dit gracieusement Porphyre, en tendant la main au jeune homme avec une extrême amabilité. J’ai été très heureux de faire votre connaissance. Quant à votre requête, soyez sans crainte. Écrivez dans le sens que je vous ai indiqué. Au reste, vous feriez mieux de passer me voir au commissariat un de ces jours, demain par exemple. J’y serai sans faute à onze heures. Nous arrangerons tout et nous causerons. Comme vous êtes un des derniers qui soyez allé là-bas, vous pourrez peut-être nous donner une indication, ajouta-t-il d’un air bonhomme.
– Vous voulez m’interroger dans les règles? demanda brutalement Raskolnikov.
– Non, pourquoi? Il ne s’agit pas de cela pour le moment. Vous m’avez mal compris. Voyez-vous, je profite de toutes les occasions et j’ai déjà causé avec tous ceux qui avaient mis des objets en gage… Ils m’ont donné quelques renseignements, et vous, en tant que dernier… Ah! à propos, cria-t-il avec une joie subite, heureusement que j’y pense; j’allais encore l’oublier (ce disant il se tournait vers Razoumikhine). Tu m’as rebattu l’autre jour les oreilles avec ce Nikolachka. Eh bien, je suis moi-même parfaitement certain et convaincu que le gars est innocent, continua-t-il, en s’adressant de nouveau à Raskolnikov. Mais qu’y puis-je? Il m’a fallu inquiéter Mitka aussi. Or voici ce que je voulais vous demander: en montant alors l’escalier… permettez, c’est entre sept et huit heures que vous y avez été, n’est-ce pas?
– Entre sept et huit, oui, répondit Raskolnikov, qui regretta aussitôt cette réponse inutile.
– Eh bien, en montant l’escalier, entre sept et huit heures, n’avez-vous pas vu, au second étage, dans un logement dont la porte était ouverte, vous vous souvenez? n’avez-vous pas vu, dis-je, deux ouvriers ou un tout au moins, en train de peindre? Ne les avez-vous pas remarqués? C’est très, très important pour eux!…
– Des peintres? Non, je ne les ai pas vus… répondit Raskolnikov d’un air de chercher dans ses souvenirs, tandis qu’il tendait toutes les forces de son esprit pour démasquer le piège caché dans ces paroles. Non, je ne les ai pas vus et je n’ai d’ailleurs pas remarqué de logement ouvert, continua-t-il… Mais, voilà, au quatrième (il était sûr maintenant d’avoir éventé la mèche et triomphait) je me souviens qu’il y avait un fonctionnaire qui déménageait… juste en face du logement d’Aliona Ivanovna; oui, je m’en souviens parfaitement et même des soldats en train d’emporter un divan m’ont coincé contre le mur… mais les peintres, non, je ne me souviens pas de les avoir vus… pas plus que de logement ouvert, non! non! il n’y en avait pas!
– Mais qu’est-ce qui te prend? cria brusquement Razoumikhine qui sembla tout à coup avoir compris où tendait cela. Voyons, les peintres ont travaillé le jour du meurtre et lui y a été trois jours auparavant. Pourquoi lui poser cette question?
– Ah! mon Dieu! j’ai confondu, fit Porphyre en se frappant le front. Le diable m’emporte, cette affaire me rend fou, ajouta-t-il en manière d’excuse en s’adressant à Raskolnikov. Il est si important pour nous de savoir si quelqu’un les a vus entre sept et huit heures dans l’appartement que je me suis imaginé tout à coup que vous étiez à même de nous donner ce renseignement… une confusion…
– Il faudrait faire attention, grommela Razoumikhine.
Ces derniers mots furent prononcés dans l’antichambre. Porphyre Petrovitch accompagna fort aimablement les jeunes gens jusqu’à la porte. Tous deux sortirent de la maison, sombres et moroses, et firent quelques pas en silence. Raskolnikov respira profondément…
VI.
– Je ne le crois pas, je n’y puis croire, répétait Razoumikhine d’un air préoccupé, en repoussant de toutes ses forces les conclusions de Raskolnikov. Ils approchaient de la maison meublée de Bakaleev où Poulkheria Alexandrovna et Dounia les attendaient depuis longtemps. Razoumikhine s’arrêtait à tout instant dans la chaleur de la discussion. Il était fort agité et troublé, ne fût-ce que par ce fait que c’était la première fois qu’ils abordaient clairement cette question entre eux.