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– Tu ne peux pas ne pas y croire, répondit Raskolnikov avec un sourire dédaigneux et froid; tandis que tu ne remarquais rien, suivant ton habitude, moi, je pesais chaque mot.

– Tu es défiant, voilà pourquoi tu le faisais… hum… Je reconnais en effet que le ton de Porphyre était étrange, et c’est surtout ce coquin de Zamiotov… Tu as raison; il avait je ne sais quoi… mais pourquoi? dis-moi pourquoi?

– Il aura réfléchi pendant la nuit.

– Non, au contraire, mais au contraire, te dis-je. Si cette pensée stupide leur était venue, ils auraient pris soin de la dissimuler de leur mieux, de cacher leur jeu, enfin, pour mieux t’attraper ensuite… tandis que le faire maintenant… eût été aussi maladroit qu’insolent.

– S’ils avaient eu des faits, j’entends des faits sérieux ou des soupçons quelque peu fondés, ils se seraient en effet efforcés de cacher leur jeu dans l’espoir de mieux gagner la partie, ou plutôt ils auraient depuis longtemps perquisitionné chez moi. Mais ils n’ont pas un fait, pas un seul. Tout se réduit à des conjectures gratuites, à des suppositions sans fondement. Voilà pourquoi ils essaient de me démonter par leur insolence. Peut-être ne faut-il voir en cet incident que le dépit de Porphyre qui enrage de n’avoir point de preuves ou peut-être cache-t-il un dessein mystérieux?… Il semble intelligent… Il pensait peut-être m’effrayer en faisant celui qui sait… C’est une psychologie particulière cela, mon cher… C’est du reste une chose assez répugnante que de se mêler d’expliquer toutes ces questions. Laissons cela!

– Et tout cela est blessant, blessant, je te comprends, mais… puisque nous parlons ouvertement (et je me réjouis qu’il en soit ainsi, cela me paraît excellent!) je n’hésiterai plus à t’avouer franchement qu’il y a longtemps que j’avais remarqué qu’ils nourrissaient cette idée. Elle était à peine formulée, bien entendu, sous une forme mi-plaisante, vague, insidieuse, mais ils n’avaient pas le droit de l’accueillir, fût-ce sous cette forme-là. Comment ont-ils osé le faire? Et qu’est-ce qui a donné naissance à cette pensée? Quelle en est l’origine? Si tu savais dans quelle colère tout cela m’a mis! Quoi! voilà un pauvre étudiant rendu méconnaissable par la misère et la neurasthénie, qui couve une grave maladie accompagnée de délire, et cette maladie même avait peut-être déjà commencé (remarque-le bien); un jeune homme méfiant, fier, conscient de sa valeur et qui vient de passer six mois terré dans son coin, sans voir personne, qui n’a plus que des loques sur le dos et des bottes éculées sans semelles aux pieds. Il est là, debout, devant de misérables policiers à subir leurs insolences. Là-dessus, on lui réclame à brûle-pourpoint le paiement d’un billet protesté, la peinture fraîche sent mauvais, il fait une chaleur de trente degrés dans la pièce bondée de monde, dont l’air est littéralement irrespirable; il y entend conter le meurtre d’une personne qu’il a vue la veille, et avec tout cela il a le ventre vide. Comment ne pas s’évanouir? Et bâtir toutes les présomptions sur cette syncope… Le diable les emporte! Je comprends que ce soit vexant, mais, à ta place, Rodia, je ne ferais qu’en rire, leur rire au nez ou, mieux que ça, je leur cra-che-rais en pleine figure de bons jets de salive et leur enverrais quelques gifles bien senties. Crache, te dis-je! Courage! C’est honteux!

«Il a bien débité sa tirade», pensa Raskolnikov.

– Cracher, c’est facile à dire, et demain, nouvel interrogatoire! proféra-t-il avec amertume. Vais-je donc être obligé de m’abaisser à leur donner des explications? Je m’en veux déjà de m’être humilié hier au cabaret avec Zamiotov…

– Le diable les emporte! J’irai moi-même chez Porphyre. Et je saurai m’expliquer avec lui, intimement. Je le forcerai à m’exposer toute l’histoire depuis le début. Quant à Zamiotov…

«Enfin, il y est venu», pensa Raskolnikov.

– Attends, cria Razoumikhine en le saisissant tout à coup par l’épaule. Attends, tu divaguais tout à l’heure; toute réflexion faite, je t’assure que tu divaguais. Tu dis que la question relative aux ouvriers était un piège. Mais réfléchis, mais réfléchis, si tu avais cela sur la conscience, aurais-tu avoué avoir vu travailler ces peintres?… Au contraire, tu aurais fait celui qui n’a rien vu, même si cela avait été un mensonge. Qui avouera une chose qui le compromet?

– Si j’avais cela sur la conscience, j’aurais sûrement dit que j’avais vu le logement et les ouvriers, reprit Raskolnikov qui semblait poursuivre la conversation avec le plus profond dégoût.

– Mais pourquoi dire des choses compromettantes pour toi?

– Parce que seuls les paysans ou les débutants les plus inexpérimentés nient tout de parti pris. Un prévenu tant soit peu cultivé et intelligent avoue autant que possible tous les faits matériels qu’il ne peut supprimer. Il ne fait que leur attribuer des causes différentes. Il ajoute une petite note de son cru qui en modifie la signification. Porphyre pouvait penser que je répondrais ainsi et que j’avouerais, pour la vraisemblance, ce que j’aurais vu en l’expliquant à ma façon. Toutefois…

– Mais il t’aurait aussitôt répondu qu’il ne pouvait y avoir d’ouvriers dans la maison deux jours avant le crime et que tu étais par conséquent venu le jour du meurtre entre sept et nuit heures; il t’aurait pris grâce à un détail insignifiant.

– Et c’est justement sur cela qu’il comptait; il pensait que je n’aurais pas le temps de me rendre compte de la chose, et que je me dépêcherais de répondre de la façon qui me semblerait la plus plausible en oubliant que les ouvriers ne pouvaient être là deux jours auparavant.

– Mais comment oublier une chose pareille!

– Rien de plus facile! Ces points de détail constituent l’écueil des malins. L’homme le plus fin est le dernier à se douter qu’il peut être pris sur des détails minimes. Porphyre est loin d’être aussi bête que tu le crois…

– S’il en est ainsi, c’est un coquin.

Raskolnikov ne put s’empêcher de rire, mais il s’étonna, au même instant, d’avoir prononcé cette dernière phrase avec une véritable animation et même un certain plaisir, lui qui, jusqu’ici, n’avait soutenu la conversation qu’à contrecœur et par nécessité.

«Il semble que je prends goût à ces questions», songea-t-il.

Mais il fut saisi aussitôt d’une sorte d’agitation fébrile, comme si une pensée inquiétante et subite s’était emparée de lui. Cette fièvre devint bientôt intolérable. Ils arrivaient cependant à la maison meublée de Bakaleev.

– Vas-y seul, fit-il tout à coup, je reviens dans un instant.

– Où vas-tu? Mais nous voici arrivés.

– J’ai affaire, te dis-je. Il faut que j’y aille… je reviens dans une demi-heure… préviens-les.

– Soit, mais je te suis.

– Ah! mais as-tu juré toi aussi de me persécuter? s’écria l’autre avec tant d’amertume et un tel désespoir dans le regard que Razoumikhine n’osa pas insister. Il resta un moment devant la porte, à suivre d’un œil sombre Raskolnikov qui s’en allait rapidement dans la direction de son domicile. Enfin il serra les poings, grinça des dents et jura de confesser Porphyre avant le soir. Puis, il monta rassurer Poulkheria Alexandrovna qui commençait à s’inquiéter en ne les voyant pas revenir.