Quand Raskolnikov arriva devant la maison qu’il habitait, ses tempes étaient mouillées de sueur; il avait peine à respirer. Il monta rapidement l’escalier, entra dans sa chambre restée ouverte et s’y enferma. Aussitôt il se précipita, fou d’épouvante, vers la cachette où il avait déposé les objets, fourra la main sous la tapisserie, y tâtonna un moment, mais en vain, fouilla dans le moindre recoin, et n’y trouvant décidément rien, se releva avec un profond soupir de soulagement. Il avait imaginé tout à l’heure, quand il approchait de la maison Bakaleev, qu’un objet quelconque, une chaîne par exemple ou un bouton de manchette ou même un papier qui les avait enveloppés et portant une indication écrite à la vieille, avait pu lui échapper et traîner dans une fente pour servir plus tard d’irrécusable pièce à conviction contre lui.
Il restait plongé dans une vague rêverie, un sourire étrange, humble et presque hébété, errait sur ses lèvres.
Il prit enfin sa casquette et sortit sans bruit. Ses idées se brouillaient. Il descendit ainsi, pensif, et arriva à la porte cochère.
– Le voilà justement, cria une voix sonore. Il leva la tête.
Le concierge, debout sur le seuil de sa cage, désignait Raskolnikov à un homme de petite taille, aux allures d’homme du peuple, vêtu d’une espèce de houppelande sur un gilet et qui, de loin, avait assez l’aspect d’une bonne femme. Sa tête coiffée d’une casquette graisseuse s’inclinait sur sa poitrine; il paraissait d’ailleurs tout voûté. Sa face molle et ridée était celle d’un homme de plus de cinquante ans. Ses petits yeux noyés de graisse lançaient un regard sombre, dur et mécontent.
– Qu’y a-t-il? demanda Raskolnikov, en s’approchant du concierge. L’homme lui lança en dessous un regard oblique, puis se mit à l’examiner avec attention, sans se presser; ensuite, il se détourna et franchit la porte cochère sans rien dire.
– Qu’y a-t-il donc? cria Raskolnikov.
– Eh bien! c’est un individu qui est venu s’informer si un certain étudiant habite ici; il vous a nommé, a donné le nom de la logeuse. À ce moment, vous êtes descendu, je vous ai montré et lui s’en est allé, et voilà!
Le concierge semblait lui-même assez étonné de la chose; du reste, sa perplexité ne dura pas. Il ne réfléchit qu’un instant, puis se détourna et rentra dans sa tanière. Raskolnikov s’élança sur les traces de l’inconnu.
À peine sorti, il l’aperçut qui suivait le trottoir opposé. Il marchait du même pas régulier et lent, les yeux fixés à terre et semblait réfléchir. Il le rejoignit très vite, mais se borna un moment à lui emboîter le pas. Enfin, il vint se placer à ses côtés et lui jeta un regard oblique. L’autre s’aperçut aussitôt de sa présence, lui lança un rapide coup d’œil, puis baissa de nouveau les yeux. Ils avancèrent ainsi pendant une minute sans prononcer une parole.
– Vous m’avez demandé… chez le concierge? fit enfin Raskolnikov d’une voix basse.
L’homme ne répondit rien, il ne le regarda même pas. Il y eut un nouveau silence.
– Mais pourquoi venez-vous me demander? Puis vous vous taisez… Que signifie?… La voix de Raskolnikov était entrecoupée et les mots semblaient avoir peine à sortir de sa bouche.
Cette fois, l’autre leva les yeux et jeta au jeune homme un regard sombre et sinistre.
– Assassin, fit-il tout à coup d’une voix basse, mais distincte.
Raskolnikov marchait à ses côtés. Il sentit ses jambes faiblir et flageoler; un frisson glacé lui courut dans le dos et, durant une seconde, son cœur cessa de battre comme s’il avait été décroché. Ils firent ainsi une centaine de pas toujours en silence.
L’homme ne le regardait pas.
– Mais que dites-vous? Quoi… qui est un assassin? marmotta enfin Raskolnikov d’une voix à peine perceptible.
– C’est toi qui es un assassin, répondit l’autre, en articulant ces mots d’un air plus significatif encore, avec un sourire de triomphe haineux, et il regarda fixement le visage pâle et les yeux vitreux de Raskolnikov. Ils approchaient cependant d’un carrefour. L’inconnu tourna à gauche et continua son chemin sans se retourner. Raskolnikov resta figé sur place à le suivre des yeux. Quand il eut fait cinquante pas, l’homme se retourna pour observer le jeune homme toujours cloué au même endroit. La distance ne permettait pas de distinguer ses traits, mais Raskolnikov crut remarquer qu’il souriait encore de son sourire glacé, plein d’une haine triomphante.
Transi d’effroi, les jambes tremblantes, il regagna tant bien que mal sa demeure et monta dans sa chambre. Il enleva sa casquette, la déposa sur la table et resta debout immobile, pendant dix minutes. Enfin, il se jeta, à bout de forces, sur son divan et s’y allongea péniblement avec un faible soupir; ses yeux étaient clos. Une demi-heure passa ainsi.
Il ne songeait à rien de précis; seules des bribes de pensées, de vagues imaginations désordonnées, des visages de son enfance ou rencontrés une fois par hasard, et auxquels il n’aurait jamais pu songer, lui passaient par l’esprit. C’était le clocher de l’église de V…, le billard d’un café et un officier inconnu, debout devant ce billard. Une odeur de cigare répandue chez un marchand de tabac établi dans un sous-sol, un cabaret, un escalier de service tout noir, couvert d’ordures ménagères et de coquilles d’œuf, un son de cloche dominical. Les objets changeaient continuellement et tournaient autour de lui dans un tourbillon éperdu. Les uns lui plaisaient, il tentait de s’y agripper, mais ils s’effaçaient bien vite, il étouffait un peu… mais la sensation était par moments agréable… Le léger frisson qui s’était emparé de lui ne cessait pas et cela aussi ne lui déplaisait point.
Il entendit le pas pressé de Razoumikhine, puis sa voix et ferma les yeux, en faisant semblant de dormir. Razoumikhine ouvrit la porte et resta un moment sur le seuil d’un air irrésolu… Ensuite il entra tout doucement dans la pièce et s’approcha du divan avec précaution.
– Ne l’éveille pas, laisse-le dormir tout son saoul; il mangera plus tard, murmura Nastassia.
– Oui, tu as raison, répondit Razoumikhine.
Tous les deux sortirent sur la pointe des pieds et refermèrent la porte. Une demi-heure passa ainsi, puis tout à coup Raskolnikov ouvrit doucement les yeux et brusquement se rejeta sur le dos, les mains croisées derrière la nuque.
«Qui est-il? Qui est cet homme surgi de terre? Où était-il et qu’a-t-il pu voir? Il a tout vu, c’est bien certain. Mais d’où contemplait-il la scène? Pourquoi a-t-il attendu jusqu’à présent pour donner signe de vie? Et comment a-t-il pu voir? Est-ce possible? Hum… continua Raskolnikov pris d’un frisson glacial, et l’écrin trouvé derrière la porte par Nikolaï? Pouvait-on s’attendre à pareille chose?… Des preuves… Il suffit de se tromper d’un rien du tout pour créer une preuve qui grandit, devient colossale…» Et il sentit avec un violent dégoût que ses forces l’abandonnaient et qu’il devenait extrêmement faible.
«J’aurais dû le savoir, pensait-il avec une ironie amère, et comment ai-je osé, me connaissant, prévoyant plutôt ce dont j’étais capable, comment ai-je pu prendre la hache et verser le sang? Je devais tout prévoir!… Mais n’ai-je pas tout prévu?» marmotta-t-il désespérément.