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– Comprends-tu maintenant? dit Raskolnikov avec une affreuse grimace… Retourne auprès d’elles, ajouta-t-il. Il se détourna et sortit rapidement.

On ne saurait décrire la scène qui suivit, ce soir-là, le retour de Razoumikhine chez Poulkheria Alexandrovna, ce qu’il mit en œuvre pour calmer les deux femmes, les serments qu’il leur fit. Il leur assura que Rodia était malade, qu’il avait besoin de repos; il leur jura qu’elles le reverraient, qu’il viendrait tous les jours, qu’il était très tourmenté, qu’il ne fallait pas l’irriter, que lui, Razoumikhine, ferait venir un excellent médecin, le meilleur de tous, qu’on organiserait une consultation… Bref, à dater de ce soir-là, Razoumikhine fut pour elles un fils et un frère.

IV.

Raskolnikov se rendit droit à la maison du canal où habitait Sonia. C’était une vieille bâtisse à trois étages, peinte en vert. Il trouva non sans peine le concierge et obtint de vagues indications sur le logement occupé par le tailleur Kapernaoumov. Ayant découvert dans un coin de la cour l’entrée d’un escalier étroit et sombre, il monta au deuxième, et s’engagea dans la galerie qui bordait la façade du côté de la tour. Tandis qu’il errait dans l’ombre, une porte s’ouvrit soudain à trois pas de lui; il en saisit machinalement le battant.

– Qui est là? demanda une voix de femme avec inquiétude.

– C’est moi… qui viens chez vous, dit Raskolnikov, et il entra dans un vestibule minuscule. Une chandelle y brûlait sur un plateau tout bosselé posé sur une chaise défoncée.

– C’est vous? Seigneur! cria faiblement Sonia qui semblait figée de stupeur.

– C’est par ici chez vous?

Et Raskolnikov passa rapidement dans la pièce en s’efforçant de ne pas regarder la jeune fille.

Au bout d’un instant Sonia le rejoignit, la chandelle à la main; elle la déposa sur la table et s’arrêta devant lui, éperdue, en proie à une agitation extraordinaire. Cette visite, qu’elle n’attendait point, semblait l’avoir effrayée. Tout à coup un grand flot de sang colora son visage pâle et des larmes lui vinrent aux yeux… Elle éprouvait une extrême confusion et une grande honte mêlée à une certaine douceur… Raskolnikov se détourna rapidement, et s’assit sur une chaise devant la table. Il embrassa la pièce d’un coup d’œil rapide.

C’était une grande chambre, très basse de plafond, la seule que louât Kapernaoumov, et elle communiquait avec le logement du tailleur par une porte percée dans le mur de gauche. Du côté opposé, dans le mur, à droite, se trouvait une seconde porte, toujours fermée à clef, qui donnait dans un autre appartement. La pièce ressemblait à un hangar. Elle avait la forme d’un quadrilatère irrégulier, ce qui lui donnait un aspect biscornu. Le mur percé de trois fenêtres qui donnaient sur le canal s’en allait de biais et formait un angle aigu, et si profond qu’on n’y pouvait rien distinguer dans la faible clarté répandue par la chandelle. Quant à l’autre angle, il était exagérément obtus. Toute cette grande pièce était presque vide de meubles. Dans le coin, à droite, se trouvait le lit, entre le lit et la porte une chaise. Du même côté, contre la porte qui donnait dans le logement voisin, une simple table de bois blanc recouverte d’une nappe bleue, près de la table deux sièges de jonc. Le long du mur opposé, près de l’angle aigu, une commode de bois blanc, qui semblait perdue dans ce vide. C’était tout. Le papier jaunâtre, sale et usé était noirci aux angles. En hiver la pièce devait être humide et enfumée. Tout, dans ce local, dénonçait la pauvreté. Le lit n’avait même pas de rideaux.

Sonia examinait en silence son hôte, occupé à étudier si attentivement et avec tant de sans-gêne son logis. Elle se mit même bientôt à trembler de tous ses membres, comme si elle se fût trouvée devant son juge et l’arbitre de son destin.

– Je viens tard… Est-il onze heures déjà? demanda-t-il sans lever les yeux sur elle.

– Oui, marmotta Sonia. Ah! oui, répéta-t-elle avec une hâte soudaine, comme si elle eût trouvé en ces mots la solution de son sort. La pendule de ma logeuse vient de sonner… et je l’ai entendue moi-même… oui.

– Je viens chez vous pour la dernière fois, continua Raskolnikov d’un air sombre. Il paraissait oublier que c’était en même temps la première. Je ne vous verrai peut-être plus…

– Vous… partez?

– Je l’ignore… demain tout…

– Ainsi vous n’irez pas demain chez Katerina Ivanovna? fit Sonia et sa voix eut un tremblement.

– Je l’ignore, demain matin tout… Il ne s’agit pas de cela, je suis venu vous dire un mot…

Il leva sur elle son regard pensif et remarqua tout à coup qu’il était assis, tandis qu’elle se tenait debout devant lui.

– Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous, fit-il d’une voix changée, devenue soudain basse et caressante.

Elle s’assit. Il la considéra un moment d’un air bienveillant et presque apitoyé.

– Que vous êtes donc maigre! Et quelle main vous avez! elle est tout à fait transparente, on dirait des doigts de morte.

Il lui prit la main. Sonia sourit faiblement.

– J’ai toujours été ainsi, dit-elle.

– Même quand vous viviez chez vos parents?

– Oui.

– Hé! sans doute, fit-il d’une voix entrecoupée. Un nouveau changement s’était subitement opéré dans l’expression de son visage et le son de sa voix.

Il promena encore ses yeux autour de la pièce.

– Vous louez cette pièce à Kapernaoumov?

– Oui…

– Ils demeurent là, derrière cette porte?

– Oui… Ils ont une pièce pareille à celle-ci.

– Ils n’ont qu’une pièce pour eux tous?

– Oui.

– Moi, à votre place, j’aurais peur dans cette pièce, fit-il remarquer d’un air sombre.

– Mes logeurs sont de braves gens, très affables, répondit Sonia, qui ne semblait pas avoir encore recouvré sa présence d’esprit, et tous les meubles, tout… leur appartient. Ils sont très bons; leurs enfants viennent souvent me voir…

– Ils sont bègues?

– Oui… le père est bègue et boiteux. La mère aussi… ce n’est pas qu’elle bégaie, mais elle ne peut pas s’exprimer. Elle est très bonne. Et lui est un ancien serf. Ils ont sept enfants… L’aîné seul est bègue, les autres sont simplement maladifs… ils ne bégaient pas… Mais comment êtes-vous donc renseigné là-dessus? ajouta-t-elle fort étonnée.

– Votre père m’avait tout raconté… J’ai appris par lui toute votre histoire… Il m’a raconté comment vous étiez sortie à six heures et rentrée à neuf heures et que Katerina Ivanovna avait passé la nuit à genoux, près de votre lit…

Sonia se troubla.

– Il me semble que je l’ai vu aujourd’hui, murmura-t-elle d’un air hésitant.

– Qui?

– Mon père. Je marchais dans la rue, je tournais le coin près d’ici, vous savez, et tout à coup, il me sembla le voir s’avancer vers moi. C’était tout à fait lui. Je me préparais à entrer chez Katerina Ivanovna…

– Vous vous promeniez?