Quelques larmes sur son visage, rien de grave. Personne ne les verra.
Personne, non.
Elle n’a que seize ans mais, déjà, elle l’attend. Elle la supplie de venir la délivrer de ce fardeau qu’on appelle la vie.
La mort sera plus clémente, espère-t-elle.
Mourir avec ses souvenirs. Succomber à ses souvenirs. Oublier ce qu’on a traversé, encaissé.
Oublier qu’on a vécu serait le mieux.
Elle n’a que seize ans et, déjà, a décidé de partir. Sans savoir quel chemin emprunter. De toute façon, le chemin, elle ne l’a jamais trouvé. Rien que des impasses, des coupe-gorge, des culs-de-sac. Des abîmes sans fond.
Ce n’est pas moi qui veux la mort, c’est la vie qui ne veut pas de moi, se répète-t-elle.
Delphine, seize ans, se tient debout, face au vent. Ses mains serrent le haut de cette rambarde métallique, ses yeux suivent le flot incessant des voitures qui foulent le bitume. Faire le saut de l’ange, voler un instant avant de s’écraser cinq mètres plus bas.
Peut-être que des ailes pousseront dans mon dos avant que je ne touche le sol ? Peut-être que Dieu m’enverra un ange, comme un parachute ?
Delphine sait bien que non. Que Dieu et les anges n’existent pas et que son corps se brisera sur l’asphalte dans quelques secondes. Ce corps dont elle ne veut plus.
Elle songe qu’un conducteur, horrifié, freinera à mort pour l’éviter avant de lui rouler finalement dessus. À moins qu’elle n’explose un pare-brise en tombant. Elle veut se tuer mais ne veut pas blesser quiconque. Surtout pas un innocent. Alors, elle attend le moment propice.
La lettre d’adieu est dans sa poche. Cette lettre où elle explique tout. Quelques lignes qui relatent l’horreur. Ce qu’elle a subi, ce qu’elle a tu pendant des années.
Delphine a écrit la vérité. Celle qu’elle n’a jamais réussi à dire. Enfin si, à sa mère. Mais sa mère, sa propre mère, a refusé de la croire.
Paupières closes, Delphine sent le vide l’appeler de toutes ses forces, la mort ouvrir ses bras. Les larmes coulent sur son visage, ses poings se serrent…
Plus que quelques secondes et elle pourra enfin tout oublier. Plus que quelques secondes et…
Et Dieu, ou la providence, lui envoie un ange. Il vient près d’elle, pose une main sur son bras. Douce brûlure qui l’arrache à la mort. Il aurait pu passer sans se préoccuper d’elle, mais il s’est arrêté. Parce qu’il a deviné, sans doute.
Quand leurs regards se croisent, Delphine sait qu’il n’est pas là par hasard. Qu’il est là pour elle. Qu’il est né pour la rencontrer, la sauver.
Dès les premières secondes, elle sait que rien ni personne ne pourra jamais les séparer.
Delphine finit de se sécher les cheveux puis descend d’un étage. Elle frappe à la porte et entre sans attendre la moindre réponse. L’appartement de Kilia est un studio délabré ; une pièce à vivre, ou plutôt une pièce où survivre, avec un coin cuisine flanqué d’un évier où l’émail a disparu depuis longtemps, une gazinière bancale et un petit frigo trouvé dans la rue. Sur les murs, la vieille peinture s’écaille tandis que la moisissure dévore le plafond. Partout, des étagères où s’amoncellent vêtements et provisions. Les ustensiles de cuisine sont posés à même le sol, près du matelas. On appelle ça un taudis et, pourtant, tout est propre et rangé.
Parce que Kilia est une magicienne.
— Salut.
— Salut, ma belle ! répond Kilia avec un large sourire.
Kilia sourit tout le temps, comme pour conjurer le mauvais sort. Parce que sa vie est à pleurer, sans doute.
Sur le matelas, la petite Aïssata s’amuse avec une peluche qui a perdu ses yeux. Difficile de dire s’il s’agit d’un ours ou d’un chat, mais sans doute a-t-il de la chance d’être aveugle.
Aïssata a quatorze mois. Alors que Kilia était enceinte, son mari est reparti au pays épouser une autre femme. Dans ses maigres bagages, il a emporté Osmane et Yaasir, leurs deux fils. Il a abandonné sa femme et sa fille, ne leur a rien laissé. Alors Kilia travaille toutes les nuits, laissant Aïssata sous la garde d’Ayo, une vieille dame vivant au premier. Kilia n’a plus de papiers en règle, aucun salaire déclaré. Il ne lui reste que son courage de mère et son sourire de femme.
— Dubois est venu ? interroge Delphine.
— Oui, il est venu ! Je lui ai dit que le loyer, c’était demain, pas aujourd’hui ! Alors, il est reparti. J’avais l’argent, mais l’heure c’est l’heure !
Kilia éclate de rire, Delphine aussi.
— Tu as bien fait, dit-elle.
— Mais il reviendra demain, ajoute l’Africaine dans un soupir.
— Ah, ça, tu peux en être sûre !
Elle remonte ses manches, attaque la vaisselle.
— Laisse donc ça ! s’offusque Kilia.
Delphine ne l’écoute pas et continue à laver les casseroles. Sur la gazinière, une grosse cocotte où mijote le dîner. Bizarrement, Kilia persiste à faire à manger pour toute une famille, comme si ses deux fils et son mari allaient passer la porte d’un instant à l’autre. Comme s’ils étaient partis faire une course à l’angle de la rue.
Du coup, ces derniers temps, elle a pris un peu de poids, ce qui la rend plus belle encore.
— Ça sent bon, c’est quoi ? demande Delphine.
— Du borokhé. T’en veux pour ce soir ?
— Oh oui !
Kilia s’approche de Delphine et baisse d’un ton, comme si sa fille pouvait comprendre ses paroles.
— Et toi, il est venu te voir, le Laurent ? chuchote-t-elle.
— Ben oui, soupire Delphine en attrapant un torchon propre sur la pile. Comme tous les mercredis que Dieu fait…
— Ton Dieu n’a rien à voir là-dedans, souligne Kilia. Je crois même que mon Dieu et le tien nous ont oubliées là, toi et moi.
Elle tourne la tête vers Aïssata, ses yeux s’emplissent de larmes.
— Et elle aussi, Dieu l’a oubliée…
Delphine sent sa gorge se serrer et observe la petite fille à son tour. Ses gestes désordonnés, son regard un peu fixe. Un peu loin. Elle ne parvient même pas à tenir assise. Elle ne sera jamais comme les autres. Si toutefois elle arrive à grandir.
Kilia a empoisonné son enfant sans le savoir. Rien qu’en lui donnant le sein.
— Les toubibs vont l’aider, tu verras, murmure Delphine.
— Les toubibs ?… Ils vont me l’enlever, répond Kilia. Parce que je vis dans la pourriture… Ou alors, ils nous renverront à Mogadiscio… Qu’est-ce que je deviendrais ? J’ai été mariée, je ne vaux plus rien… Et puis je ne veux pas qu’Aïssata grandisse là-bas… Être une fille chez nous, c’est dur, tu sais. Trop dur…
C’est dans un dispensaire tenu par Médecins du monde que Kilia a emmené sa fille. Le verdict est tombé, implacable : saturnisme. Il faudrait qu’Aïssata aille à l’hôpital pour y subir un traitement. Même si rien ne dit qu’il serait efficace. Mais l’hôpital, c’est risquer de tout perdre.