Tout s’écroule. Une vie, un avenir, une kyrielle d’espoirs.
Delphine a l’impression qu’on l’enterre avec Maxence. D’ailleurs, c’est ce qu’elle voudrait. Plus que tout.
Mais il y a Théo. Il y a le fruit d’un arbre gigantesque dont les ramures touchaient le ciel.
Leur amour.
Le cercueil descend lentement dans le caveau familial.
Maxence était fâché avec les siens. À cause d’elle, paraît-il. Elle a été un prétexte, la cristallisation de leurs querelles familiales.
Maxence était fâché avec les siens. Pourtant, ils sont tous là. Ils la toisent d’un œil mauvais, comme si c’était elle qui avait tué le fils prodigue, le frère ingrat, le neveu égoïste. La vengeance brille déjà au fond de leurs yeux. Tout est sa faute, bien sûr.
Ils n’ont pas versé un centime pour les obsèques mais sont tous présents. Pour lui montrer qu’ils existent. Qu’ils ont des droits.
Pour le moment, ils gardent une retenue dictée par la bienséance, affûtant en silence leurs armes forgées dans l’acide et la rancœur. Mais Delphine ne se fait aucune illusion.
Dès que la pierre tombale sera scellée, son destin le sera aussi.
Nuit blanche. Pleine de cauchemars, pourtant.
— Souris, Delphine, souffle Éric dans son oreille.
Les lèvres de la jeune femme s’étirent en un rictus ridicule. Tout sauf un sourire.
Prendre la commande, encaisser la commande, disposer la commande sur un plateau ou dans un sac en papier. Faire croire au client insatiable qu’on est heureuse de le servir.
Chaque seconde, se souvenir que le salaire misérable qui tombera à la fin du mois lui permettra d’offrir à Théo un avenir. Payer ses vêtements de marque, ses jeux, ses cours particuliers. Lui assurer une vie sociale, une insouciance, une enfance normale.
Chaque seconde, penser à son sourire.
Enfin, le flot des clients se tarit, le restaurant se vide. Rush terminé.
Delphine est envoyée en salle. Nettoyer les vitres, les chiottes, les tables. Vider les poubelles, astiquer les friteuses. Enlever tout ce gras, ces traces immondes.
Lorsqu’elle dépointe, Delphine est épuisée. Elle se change rapidement dans le vestiaire, écoutant d’une oreille distraite quelques collègues qui papotent dans la salle de repos. La plupart sont très jeunes, étudiants. Elle est quasiment la plus âgée de l’équipe.
Une ratée, voilà ce qu’elle est. Ce qu’elle sera toujours. Une paumée, incapable de s’en sortir, incapable d’avoir une vie digne.
Avec Maxence, elle se sentait forte, elle se sentait belle. Elle se sentait en sécurité.
La chute a été brutale, interminable.
Et bientôt, Delphine le sait, elle touchera le fond.
Arrivée au troisième étage, Delphine fait une halte. Elle frappe deux coups contre la porte et entre. Les volets sont entrebâillés, le studio est plongé dans la pénombre. Delphine a l’impression qu’il n’y a personne. Mais elle aperçoit soudain Ayo, assise par terre, sous la fenêtre. Cette femme étrange sait presque se rendre invisible. Ses yeux sont clos, ses mains serrées sur une sorte de foulard.
— Bonjour, murmure Delphine.
Les paupières de la vieille dame se soulèvent, découvrant son regard noir et perçant comme un laser. Avec sa main fatiguée, elle invite Delphine à venir s’asseoir près d’elle.
— Kilia n’est pas là ? Elle est partie chercher du travail ?
Ayo répond d’un simple signe de la tête qui doit vouloir dire oui.
— Comment vous allez ?
Les yeux d’Ayo se referment sur une douleur silencieuse.
— J’attends, dit-elle.
C’est si rare d’entendre sa voix que Delphine est surprise.
— Vous attendez quoi ?
— Que Dieu me libère.
Delphine ferme les yeux à son tour. La voix d’Ayo fait vibrer son âme, tel l’archer les cordes du violon.
— C’est vrai que vous êtes une sorcière ? demande-t-elle soudain.
— Ma mère l’était, révèle Ayo.
— Et vous ?
— Ma mère l’était, répète l’Africaine. Alors, moi aussi.
— Quels sont vos pouvoirs ?
— Ils sont comme la poussière.
Delphine fronce les sourcils tandis qu’Ayo esquisse un sourire mystérieux.
— On les voit à peine, pourtant ils sont partout…
En sortant du restaurant, Delphine est passée voir une assistante sociale. Pour éviter la honte, elle a prétendu être hébergée chez un membre de sa famille.
Comme si elle en avait une.
Avant cet entretien, elle n’avait que peu d’espoir. En cet instant, elle n’en a plus aucun. Elle touche déjà une allocation parent isolé, ne peut prétendre à plus. Si elle trouvait un appartement avec un vrai bail, elle aurait droit aux allocations logement. Mais personne ne voudra jamais lui louer la moindre chambre de bonne vu sa situation et ses revenus.
Si elle est expulsée, ce sera le foyer ou la rue. Delphine le sait. Sa demande de HLM est restée lettre morte et la liste d’attente est encore interminable avant que son tour ne vienne.
Bien sûr, elle pourrait tenter de rester, mais elle connaît les méthodes de Laurent. Il fera le nécessaire pour qu’elle parte. Il emploiera les menaces, la force. Il coupera l’eau, démontera la porte, enlèvera les fenêtres. Il changera les serrures.
Face à lui, elle n’a aucune chance.
Delphine regarde son téléphone. Appuyer sur quelques touches, dire quelques mots. Plonger plus profond encore dans la fange et la misère.
Pense à Théo. Ne pense qu’à lui…
Elle compose le numéro de Laurent. Il décroche dès la seconde sonnerie.
— Oui ?
— C’est Delphine. On peut se voir ?
— Pour quoi faire ? rétorque sèchement le propriétaire. Ta valise est déjà prête ?
Elle imagine son sourire, sa main se met à trembler.
— J’aimerais qu’on discute.
— Pas intéressé.
— J’ai une proposition à te faire, lâche Delphine.
Elle arrive tout juste à respirer tant son cœur frappe dans sa poitrine.
— Pas intéressé, répète Laurent d’un ton badin.
— Pourtant, je suis sûre que ça va te plaire…
Delphine ferme les yeux. Elle se concentre. Cherche la force nécessaire pour s’enfoncer un poignard dans le ventre.
— Je t’écoute.
— Je préfère qu’on se voie.
— J’ai autre chose à foutre. Je suis en train de chercher une nouvelle locataire.
Il raccroche et Delphine pousse un cri de rage.
— Enfoiré !
Elle lâche le téléphone, fait quelques pas.
— Sale enfoiré…
Elle reprend le portable, appuie sur la touche verte.
Pense à Théo. Ne pense qu’à lui.
Elle tombe sur le répondeur de Laurent, raccroche, recommence. Enfin, il décroche.
— Quoi, encore ? balance-t-il.
— OK, je suis désolée, dit Delphine dans un souffle. Je m’excuse de t’avoir parlé comme ça… Et j’aimerais que tu passes.
Ce fumier est sans doute en train de bander à l’autre bout du fil et Delphine sent sa gorge se nouer encore plus.