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— Demain, 14 heures, dit-il avant de raccrocher.

Théo rentre du collège à 18 h 30, la mine sombre. Dès que Delphine le voit, elle comprend que quelque chose ne va pas.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon fils ?

— J’me suis planté à mon contrôle de maths ! avoue-t-il en balançant son sac sur le sol.

— Combien tu as eu ? s’alarme Delphine.

Il fouille le placard de la cuisine à la recherche de quelque chose à manger.

— Combien ? répète Delphine en haussant le ton.

— Six !

— Six ?! s’exclame sa mère. Mais putain, comment tu as fait ?

— Je me rattraperai la prochaine fois…

— Ah oui ? Et les cours particuliers qui coûtent une fortune, ça sert à quoi, alors ?

— C’est bon, m’man, souffle Théo. C’est pas la mort, non plus !

— Puisque c’est ça, tu n’iras pas à l’anniversaire de Damien samedi ! tranche Delphine d’une voix dure. Et pas de match de foot dimanche.

— Hein ? s’étrangle l’adolescent. Mais tu peux pas me faire ça !

— Oh que si, je peux ! hurle sa mère. Tu passeras ton week-end dans ta chambre à bosser.

— Fais chier ! grogne Théo.

— Pardon ? Répète ce que t’as dit ?

— Rien, c’est bon !

Il veut regagner sa chambre, mais sa mère l’empoigne par le bras et le ramène en arrière.

— Ne me parle pas comme ça, OK ?

Face à son mutisme, elle le secoue violemment, comme si elle voulait le démembrer. Il se débat, sa cheville se tord, il perd l’équilibre et s’affale sur le sol. Il se relève, grimaçant de douleur, et fixe sa mère d’un regard ébahi.

— T’es folle ou quoi ?

Delphine, soudain calmée, reste sans voix.

— À cause de toi, je me suis niqué la cheville… Je vais pas pouvoir aller au match, de toute façon ! T’es contente ?

Il boite jusqu’à sa chambre et claque la porte. Sa mère demeure quelques instants immobile, figée dans la stupeur.

Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

Se laisser porter par le chagrin, comme une brindille voyage dans la tempête. Se regarder couler lentement dans un océan de cauchemars. Oublier la surface, l’essentiel, ne plus tenir à la vie.

Ne pas savoir appeler au secours.

Décrocher, dévisser.

Chuter.

C’est le salaire de Maxence qui payait le loyer. Delphine, elle, n’a aucun revenu. Les factures qui s’accumulent, les huissiers qui débarquent, la famille de Maxence qui réclame sa part du maigre héritage.

Engrenage infernal.

Dormir dans la voiture quand le froid tape à la vitre. S’installer dans un foyer, dépannage provisoire. Chercher un travail, n’importe lequel. Ne rien trouver.

Affronter les yeux de son fils. Affronter l’absence, l’impuissance. La misère.

Et accepter de se vendre…

* * *

Elle consulte la pendule sur le mur de la cuisine.

Bientôt, il sera 14 heures. Bientôt, il sera là.

Delphine allume une cigarette et constate que ses mains tremblent. Depuis ce matin, elle tourne en rond dans son petit appartement. Si petit, si précieux pourtant. Un toit sur la tête, un point d’accroche, un repaire, un gîte.

Son refuge.

Cet endroit, qui signifie qu’elle n’est pas complètement perdue, qu’elle pourrait presque être normale, comme les autres.

Cet endroit, qui signifie que Théo n’est pas le fils d’une paumée. Qu’à défaut de père, il a une mère, une vraie.

Hier soir, il a refusé de venir dîner avec elle. Ce matin, il ne lui a pas adressé la parole. C’est la première fois qu’ils sont ainsi fâchés. Bien sûr, il y a eu des disputes, des agacements, des contrariétés, des désobéissances. Mais jamais elle n’avait senti un tel malaise entre eux.

Elle a cherché des excuses, des pardons, des explications. N’a pas trouvé les mots pour lui dire. Les sacrifices dont elle est capable, l’amour qui l’envahit chaque fois qu’elle le regarde. Cet enfant qui dépend entièrement d’elle au point que, parfois, cette responsabilité devient trop lourde à porter. Par moments, Delphine sent qu’elle étouffe, qu’elle s’étrangle. Que son échine ploie sous le fardeau.

Elle est sa seule famille. Théo n’a jamais vu sa grand-mère maternelle, il la croit morte. Sans doute parce que, pour Delphine, elle l’est réellement.

Théo n’a jamais vu ses grands-parents paternels, qui l’ont détesté avant même qu’il ne vienne au monde. Parce qu’il est le fruit des entrailles d’une femme qu’ils haïssent au plus haut point. Une marginale qui a mis le grappin sur leur fils avant de lui retourner la tête.

Aucune raison valable, en fait. Comme la plupart des haines, la leur n’a aucun fondement solide. Delphine a seulement été le catalyseur de névroses familiales héréditaires.

Lorsque trois coups sont frappés contre la porte, le cœur de Delphine se brise en mille morceaux qui tombent en pluie acide jusque dans ses intestins noués à l’extrême.

Le moment est venu, il est là.

Elle écrase sa clope, passe une main dans ses cheveux, rectifie sa tenue. Elle doit être à son avantage pour le combat qui s’annonce.

La porte s’ouvre sur un visage fermé.

— Assieds-toi, propose-t-elle.

Il s’exécute et la fixe, attendant qu’elle se lance.

— Tu veux un café ?

— J’suis pas venu pour ça. Et je n’ai pas de temps à perdre.

Delphine s’assoit face à lui. Elle avait préparé un beau discours, une longue liste d’arguments ponctuée de menaces. Elle avait pensé chaque mot, chaque intonation.

Pourtant, elle garde le silence, incapable de la moindre syllabe.

— Je t’écoute, reprend Laurent d’une voix perfide.

Delphine est toujours muette. Pour la première fois depuis qu’elle le connaît, elle réalise que Laurent lui rappelle son beau-père. L’homme qui a détruit sa vie, face auquel elle était désarmée, aphasique, impuissante.

Celui qui avait tout pouvoir sur elle.

— Je vois, soupire Laurent avec un petit sourire.

Il se lève, sans la quitter des yeux, puis balance :

— J’espère que ta valise est prête. Et n’oublie pas d’aider Kilia à faire la sienne.

Il se dirige vers la porte tandis que Delphine ferme les yeux une seconde. Trouver le courage. Puiser dans ses ultimes forces. S’abaisser. Ramper s’il le faut.

— Attends ! s’écrie-t-elle.

Il se retourne, gardant la main sur la poignée.

— Je veux… Je… Je suis d’accord pour qu’on continue, dit-elle.

— Vraiment ?

— Oui… Mais à condition que tu laisses Kilia tranquille.

— Ah oui ? Comme c’est touchant !

Delphine respire un grand coup.

— C’est non négociable, ajoute-t-elle d’une voix qu’elle voudrait forte.

Laurent sourit de plus belle.

— Oh… Et qui va me payer le loyer du troisième ? demande-t-il.

— Moi.

Delphine est recroquevillée dans la baignoire. L’eau qui coule du pommeau de douche ruisselle sur son corps exsangue. Elle a le front posé sur les genoux, les yeux fermés.

Elle ne regrette rien. A seulement mal à en crever. Une douleur étrange, qui n’a pas vraiment d’épicentre. Comme si on l’avait écorchée vive, qu’on lui avait ouvert le ventre et brisé les os.