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— C’est quoi ?

— Un cadeau pour toi.

L’emballage est sommaire, mais Delphine est déjà touchée, avant même de l’avoir déchiré. Lorsqu’elle ouvre, elle trouve une petite boîte en carton. À l’intérieur, un drôle d’objet. Une sorte de personnage fait de bois, de coquillages, de perles et de mystère.

— Qu’est-ce que c’est ? interroge Delphine.

— Un grigri… une amulette qu’Ayo et moi t’avons fabriquée, annonce fièrement Kilia. Il faut la garder toujours sur toi.

— C’est beau, sourit Delphine. Ça porte bonheur, c’est ça ?

— C’est pour te protéger du diable.

* * *

— J’ai perdu mon portable ! avoue Théo en plein milieu du dîner.

— Hein ?… Mais comment tu as fait ?! s’écrie sa mère.

— Je l’ai oublié dans le bus.

— Tu peux pas faire attention, non ?

— J’ai pas fait exprès, figure-toi !

— Putain, mais c’est pas vrai ! hurle Delphine.

Elle quitte la table en prenant les assiettes, fait tomber les couverts sur le sol.

— Et merde !

Elle continue à crier depuis la cuisine.

— Tu sais combien d’heures j’ai dû travailler pour te payer ce putain de portable ?

— C’est bon, m’man ! rétorque Théo. C’est pas la mort, non plus…

Delphine est de retour. Elle pose le dessert sur la table. L’exaspération fait trembler ses mains.

— T’es vraiment qu’un petit con ! balance-t-elle.

— J’ai pas fait exprès, je te dis ! s’emporte Théo.

Il se lève, part vers sa chambre. Delphine le suit, décidée à déverser sa colère jusqu’au bout. Théo veut fermer la porte, elle l’en empêche.

— Bon, tu me lâches ? prie-t-il.

La gifle part, violente et spontanée. Théo titube puis reste sans voix quelques secondes. Enfin, il recule de trois pas, tout en fixant sa mère droit dans les yeux.

— Papa aurait jamais fait ça, dit-il avant de lui claquer la porte au nez. J’aurais préféré que ce soit toi qui meures et pas lui !

Delphine demeure figée dans l’étroit couloir. Une douleur assassine remonte de sa main jusque dans son cerveau. La flèche l’a atteinte, plein cœur. Et lorsqu’elle entend pleurer son fils, elle se laisse glisser contre le mur jusqu’à toucher le sol.

Toucher le fond.

— Moi aussi, j’aurais préféré, murmure-t-elle.

* * *

Quand Delphine voit Laurent, elle a le souffle coupé. Il est là, devant sa caisse. Accompagné de son épouse et de ses deux fils.

— Bonjour, dit-il. On voudrait deux menus enfant, deux hamburgers, une salade océane, deux frites moyennes et deux Coca…

Delphine ne réagit pas, incapable du moindre mouvement. Le voir ici, c’est comme s’il n’y avait plus de pause dans son calvaire. Il n’a pas le droit d’être là.

À cet instant, elle comprend qu’elle est devenue son jouet, son obsession, qu’il ne lui laissera plus aucun répit.

— Vous avez entendu ? demande-t-il.

Un violent vertige s’empare de Delphine. Elle s’accroche à sa caisse sous le regard amusé de son bourreau. Le chef s’approche, inquiet de voir l’une de ses esclaves immobile et improductive.

— Un problème, Delphine ?

— Non, bafouille-t-elle en sortant un plateau de dessous la caisse. Aucun problème.

Tandis qu’elle le sert, Laurent ne la quitte pas des yeux. Son regard est une offense, elle a l’impression d’être à poil au milieu de tous. Sa femme et ses enfants vont s’installer à une table tandis que Delphine termine de disposer la nourriture sur le plateau.

— Ça fait… vingt-deux euros et cinquante cents, murmure-t-elle.

Il règle sa commande en liquide puis rejoint sa famille. Depuis sa table, il a une vue parfaite sur sa proie. Et pendant tout le rush, il la dévisage. Elle enchaîne les erreurs, les maladresses. Encaisse les remontrances.

Pourquoi est-il là, alors qu’il vit si loin de ce quartier ? Ce n’est pas un hasard, elle le sait.

Quand finira donc ce cauchemar ?

Lorsqu’il y a moins de monde en caisse, Éric envoie Delphine en salle. Laurent est toujours là, seul à table. Sa femme a accompagné les deux gamins à l’aire de jeux.

Tandis qu’elle nettoie les tables, le sol, les vitres, il la fixe. Pour seulement vingt-deux euros cinquante, il est au paradis. Delphine, elle, vit l’enfer. À bout de nerfs, elle se réfugie dans les toilettes dames, nettoie les lavabos, les WC, les miroirs. Jamais elle n’y avait mis tant d’application.

Ensuite, elle passe dans les toilettes hommes, vérifie qu’il n’y a personne et commence à laver le sol. Mais au bout de trente secondes, la porte s’ouvre. Dès qu’elle voit Laurent, Delphine essaie de s’enfuir. Il l’en empêche en l’attrapant par le bras.

— Lâche-moi ou je hurle !

Il pose une main sur sa bouche, la pousse jusque dans un WC avant de verrouiller la porte. Il la plaque contre le carrelage et murmure dans le creux de son oreille :

— Et si je balançais Kilia pour avoir abandonné sa gosse ? Elle risque gros, tu sais…

Le cœur de Delphine se fend sous le choc, elle ferme les yeux.

— Elle retournera dans son pays de merde… C’est ça que tu veux ?

D’un mouvement de la tête, Delphine capitule. Il enlève sa main, elle respire une bouffée d’air acide. Puis il déboucle sa ceinture.

— À genoux.

Elle descend du bus et avance sous une pluie froide. Pourtant, l’été est presque là, même si Delphine ne s’en souvient plus. Elle marche, tel un automate déréglé, l’air hagard. La peur encore imprimée au fond des yeux.

Il est venu jusque sur son lieu de travail, a violé leurs accords. Elle le sait, il a franchi une limite, ne s’arrêtera plus.

Delphine ne sera plus à l’abri nulle part. Plus jamais.

Elle entre dans l’immeuble, traverse la petite cour où sont entassées les poubelles et s’engage dans le corridor obscur. L’ampoule est cassée depuis longtemps et l’endroit ressemble à un coupe-gorge. Peut-être qu’il l’attend, là, dans la pénombre ? L’angoisse tord ses intestins, la nausée soulève son cœur. Elle monte jusqu’au premier, regardant sans cesse derrière elle, un prédateur sur ses talons. Arrivée au deuxième, elle s’écroule sur une marche. Plus d’air dans ses poumons, plus d’espoir dans son cœur, plus aucun courage dans ses veines.

Seule, dans un couloir sale, Delphine pleure.

Combien de temps résistera-t-elle ?

* * *

La gifle, c’était il y a deux semaines.

Théo ne lui a pas encore pardonné. Il est froid, distant. Gestes nerveux, regards de haine.

Tu as changé, maman. T’es agressive, tu gueules tout le temps.

Delphine ne peut pas le nier. Encore moins l’expliquer à son fils de douze ans.

Tout comme elle ne peut expliquer les marques de coups, de plus en plus visibles. Alors que les températures ont grimpé en flèche, elle est obligée de porter des manches longues et des pantalons. Son corps est couvert d’ecchymoses, de plaies.

Il est couvert de honte et c’est sans doute ce qui fait le plus mal.

9 heures du matin, Théo est parti pour le collège sans même l’embrasser. Depuis quelque temps, il semble heureux de quitter l’appartement, même pour se rendre en cours. Heureux de s’éloigner de cette mère qu’il ne reconnaît plus.

Aujourd’hui, Delphine ne travaille pas et Laurent viendra dans l’après-midi. Elle n’a pas le courage de faire le ménage ou les courses. N’a plus le courage de rien. Assise sur sa terrasse, elle fume cigarette sur cigarette. Bientôt, elle n’aura plus de quoi les acheter mais préfère ne pas y penser.