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Quand on frappe à sa porte, elle sursaute. Chaque bruit est une menace désormais. Chaque seconde, une épreuve.

Delphine trouve Kilia sur le seuil.

— Coucou ! lance-t-elle.

— Salut, répond Delphine d’une voix lasse.

Kilia la dévisage avec inquiétude.

— T’as pas l’air bien, vraiment…

Delphine soupire. Pas envie de se justifier, de mentir, d’inventer. Même pas envie de parler. Pour briser la glace, Kilia prépare un peu de café et s’installe près de son amie, sur la terrasse.

— Ça te dérange que je sois là ? demande-t-elle.

— Non, prétend Delphine sans aucun enthousiasme.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Mais rien !

— Pourquoi tu veux pas me raconter ce qui t’arrive ?

— Y a rien à raconter, tranche Delphine. Rien du tout, OK ?

Surprise par ce ton inhabituel, Kilia se tait. Elle cherche les mots ou les gestes capables de percer la carapace d’amertume, pose sa main sur celle de Delphine, qui la retire aussitôt.

— Bon, je vais te laisser… Si tu as envie de parler, t’auras qu’à descendre.

— C’est ça, répond Delphine. Au fait, t’as trouvé du boulot ?

— Non, pas encore, avoue Kilia.

— Dommage ! balance Delphine avec un sourire cynique.

Blessée, Kilia reste bouche bée un instant.

— Je cherche, tu sais, finit-elle par dire.

— Ouais… Mais ce qu’il faut, c’est trouver.

Lorsque la porte se ferme, Delphine sent un flot de larmes monter jusqu’à ses yeux. Désormais, la solitude est devenue la seule à qui parler.

Dans quelques minutes, il sera là. Il l’observera avec son insupportable sourire de vainqueur. Terrée dans sa salle de bains, Delphine tremble de tout son corps. Cette nuit, elle a rêvé que Maxence était en vie. Qu’il entrait dans l’appartement et frappait Laurent jusqu’à le tuer.

Mais ce n’était qu’un rêve. Maxence est mort et Delphine est tombée dans un piège qui ressemble à un long tunnel de supplices. Si elle refuse de lui donner ce qu’il attend, il la mettra dehors et se débarrassera de Kilia et d’Ayo. Si elle se refuse à lui, elle mettra trois personnes en danger. Mais si elle continue, c’est elle qu’elle va tuer.

Comment survivre à ce dilemme ? Comment trouver la solution ?

Toutes les trente secondes, Delphine consulte le petit réveil posé sur une étagère, près du lavabo.

Laurent est en retard. Elle se met à espérer qu’il a eu un empêchement, qu’il ne viendra pas. Un empêchement du genre accident de voiture, crise cardiaque ou couteau en travers de la gorge. Elle ferme les yeux et se surprend à prier.

Prier pour qu’il crève. Dans d’atroces souffrances.

Mais une demi-heure après l’horaire convenu, il frappe à la porte. Delphine quitte la salle de bains et s’arrête au milieu du living. Elle tremble de plus belle, ne trouvant pas la force d’ouvrir.

Nouveaux coups contre sa porte. Comme si elle les prenait en pleine gueule. D’ailleurs, ça ne saurait tarder.

Figée au milieu de son cauchemar, Delphine ne bouge pas d’un millimètre. Et soudain, son portable vibre d’un SMS. Delphine tend le bras pour s’en saisir.

Si tu n’ouvres pas immédiatement, je descends au troisième et je vire les deux guenons à coups de pied dans le cul.

Delphine a une sorte de hoquet nerveux et s’accroche à son bahut. Lorsqu’elle entend Dubois faire demi-tour et s’engager dans l’escalier, son cerveau se remet à fonctionner. Elle se jette sur la porte, se rue dans le couloir.

— Laurent !

Il se retourne, la fixe quelques secondes avant de remonter. Il vient se coller à elle, serre sa poigne autour de son cou.

— T’as envie de jouer… ? Ça tombe bien, moi aussi !

Théo rentre vers 17 heures. L’appartement semble désert, il est en tout cas aussi silencieux qu’un tombeau.

— Maman ?

Aucune réponse. Elle est forcément là puisque la porte n’était pas verrouillée. Il inspecte la chambre de sa mère, voit les draps défaits, quelques vêtements qui traînent par terre. Puis il entre dans sa propre chambre, déserte. Il y dépose son sac, enlève son blouson qu’il jette sur le lit. Il ouvre ensuite la porte de la salle de bains et reste sidéré un instant.

— Maman ? murmure-t-il. Maman… mais qu’est-ce que tu as fait ?

Delphine, seulement vêtue d’un débardeur et d’une culotte, est debout face au miroir. Dans sa main droite, une paire de ciseaux. Sur le sol, autour de ses pieds, les lambeaux de sa longue chevelure.

Delphine tourne la tête vers son fils. Elle a le regard d’une démente.

* * *

Delphine n’a pas entendu Théo partir au collège. Elle n’était pas là pour lui préparer son petit déjeuner, lui souhaiter une bonne journée.

Delphine dormait.

Hier soir, elle a avalé deux somnifères pour oublier. Pour plonger à corps perdu dans une sombre forêt de cauchemars.

Quand elle se lève, elle titube de longues minutes à la recherche de son équilibre et de ses souvenirs. Et lorsqu’elle croise le miroir de la salle de bains, elle a le souffle coupé. Un massacre. Voilà ce qu’elle a fait à l’aide d’une simple paire de ciseaux. Elle s’effondre sur les toilettes pour soulager sa vessie. Une douleur violente lui arrache un cri.

Et quand elle voit l’heure s’afficher sur le petit réveil, elle pousse un nouveau cri. Dans une demi-heure, elle attaque son service.

Mais hors de question d’y aller dans cet état. Elle les appellera, prétextera n’importe quoi.

Elle retourne dans sa chambre et réalise qu’elle a dormi dans les draps souillés par son bourreau. Une nausée subite lui retourne l’estomac et elle se précipite à nouveau vers les toilettes.

À peine s’est-elle relevée qu’on frappe à la porte. Son cœur à l’agonie bondit dans sa poitrine.

Non, c’est impossible. Ça ne peut pas être lui.

On frappe à nouveau. Puis on entre.

— Delphine ?

La voix de Kilia lui apporte un soulagement qu’elle n’espérait plus. Presque de la joie. Elle quitte la salle de bains et s’avance vers son amie, qui ouvre de grands yeux.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Elle a les paupières gonflées, des hématomes sur tout le corps et il ne reste pas grand-chose de ses cheveux.

— Je… J’en avais marre de les avoir longs, prétend Delphine. Mais je me suis ratée.

Kilia l’observe de longues secondes, dans un silence pesant.

— Il faut que tu viennes, dit-elle enfin. J’ai besoin de toi.

— Je suis pas en état, soupire Delphine.

— S’il te plaît !

Delphine réalise enfin que Kilia a l’air complètement perdu.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle.

— Viens…

Delphine enfile un jean et un tee-shirt puis descend au troisième. La porte est entrouverte, elle entre sans frapper. C’est là qu’elle voit Ayo, allongée sur le matelas. Ses paupières sont closes, ses bras croisés sur son ventre.

— Elle a rejoint ses ancêtres, murmure Kilia.

Delphine s’agenouille près de la vieille dame, effleure son visage étrangement reposé.

— C’est arrivé quand ?

— J’étais sortie faire une course, répond Kilia. Et quand je suis rentrée, je l’ai trouvée comme ça. Elle s’est laissée mourir, je crois. Elle avait décidé que c’était la fin.