Delphine se relève et tombe dans les bras de son amie. Leurs larmes se mélangent, leurs prières s’envolent jusqu’au ciel.
Ça fait deux heures qu’il s’acharne sur elle.
Deux heures que Delphine prie pour que cesse son supplice.
Deux heures que Delphine regrette de ne pas avoir sauté dans le vide lorsqu’elle avait seize ans. Lorsqu’il était encore temps.
Deux heures que Delphine regrette d’être en vie.
Si elle avait sauté, elle n’aurait jamais connu Maxence, n’aurait pas eu à le pleurer. Si elle avait sauté, elle n’aurait pas eu Théo, n’aurait pas à le protéger. Elle n’aurait pas connu Kilia et, surtout, n’aurait jamais eu à affronter ce monstre.
Subir ses assauts, sa violence, son mépris. Encaisser les chocs et les insultes, attendre la prochaine blessure.
Souffrir.
Delphine est à genoux sur le parquet. Gifles, coups. Il lui fait payer son affront, ce qu’elle a osé faire à ses cheveux. Il la pousse en avant, elle s’effondre sur le sol. Puis il se place derrière elle et la pénètre avec brutalité. Delphine ferme les yeux.
Quand elle les rouvre, elle voit Théo à l’entrée de la chambre.
Pendant des heures, elle l’a cherché. Des heures à courir, à arpenter chacune des rues du quartier. Pas le temps de reprendre son souffle, de réfléchir. Seulement une vague immense à l’écume de terreur, qui balaye tout sur son passage.
Théo a disparu.
Après cette vision d’horreur, il s’est enfui. Delphine a hurlé son prénom, l’a supplié. Puis, sous le regard indifférent de Laurent, elle a enfilé les vêtements qui traînaient sur le sol et s’est jetée à la poursuite de son fils. Mais il avait tellement d’avance…
La nuit est tombée, Delphine est rentrée. Appeler la police, répondre à leurs questions.
Mon fils m’a vue avec un homme… Il n’était pas censé rentrer si tôt !… Il ne savait pas que vous aviez un amant ? Non, il ne le savait pas… Y a-t-il des endroits où il a coutume d’aller quand ça ne va pas ? Quand ça ne va pas, c’est vers moi qu’il vient… Avez-vous appelé les parents de ses copains d’école ? Oui, mais personne ne l’a vu. Personne ne sait où il est…
Les flics sont partis, des patrouilles sillonnent les environs à la recherche de Théo.
Assise sur une chaise, Delphine se balance d’avant en arrière en se bouffant les doigts jusqu’au sang. Kilia la dévisage avec inquiétude et compassion.
— Il va revenir, dit-elle. Il va revenir, j’en suis sûre…
Delphine secoue la tête. D’une main tremblante, elle allume une cigarette. La dernière du paquet.
— C’est ma faute, répète Delphine.
Un disque rayé. La honte, l’angoisse, la culpabilité. Le point de rupture n’est pas loin. La blessure, si profonde, pourrait la couper en deux. L’achever.
Ne jamais revoir Théo.
— On n’est pas mercredi, murmure Kilia. Comment ça se fait que…
— On a changé de jour, invente Delphine. Putain, mais c’est pas vrai… Jamais il ne me pardonnera !
— Calme-toi.
Delphine écrase sa cigarette et se lève d’un bond.
— Je retourne le chercher, décrète-t-elle en enfilant un gilet.
— Les policiers t’ont demandé de rester là, lui rappelle Kilia.
— Je m’en fous !
— Je viens avec toi.
— Non, toi, tu restes là et, si jamais il revient, tu m’appelles sur mon portable.
— D’accord, soupire Kilia.
Delphine descend l’escalier en courant, rate une marche, chute lourdement en se tordant une cheville. Elle se relève, continue d’avancer, boostée par la peur. Le retrouver avant qu’il ne lui arrive malheur. Le retrouver et lui expliquer. Le serrer contre elle, voilà tout ce qu’elle demande.
Une fois dans la rue, elle ne sait pas où aller. Où chercher.
Se faire pardonner. Si jamais c’est possible.
23 heures, elle n’a presque plus la force d’avancer. Kilia n’a pas appelé, Théo n’est pas rentré. Delphine s’effondre sur un banc et se laisse submerger par ses sanglots.
Et si elle ne le retrouvait jamais ? S’il faisait une mauvaise rencontre, une connerie ? S’il était déjà mort ? Mort, comme Maxence.
Soudain, elle se remet debout et s’élance droit devant elle. Courir, malgré la fatigue, malgré l’angoisse et la douleur. Courir, jusqu’à l’épuisement s’il le faut.
À bout de forces, elle grimpe dans un bus. Après une demi-heure, elle arrive à destination. Ou presque. Il faut encore courir pendant environ un kilomètre.
Enfin, le mur apparaît. À cette heure-là, le cimetière est fermé. Delphine cherche comment y pénétrer. Elle en est sûre, Théo s’est réfugié auprès de son père. Il a dû arriver avant la fermeture et s’y cacher. Le mur d’enceinte est bien trop haut, infranchissable. Alors, Delphine prend son portable et appelle le lieutenant Murat, chargé de coordonner les recherches.
Murat parvient à faire ouvrir la porte du cimetière, Delphine s’y précipite. Elle marche si vite que le lieutenant a du mal à la suivre dans les allées silencieuses.
Lorsqu’ils approchent de la tombe, ils devinent un mouvement fugace, une présence.
— Théo ! s’écrie Delphine. Théo, c’est moi !
La silhouette prend la fuite, le flic s’élance à sa poursuite… Exténuée, Delphine tombe à genoux.
Le médecin lui a fait une piqûre de calmant, Théo s’est endormi. Delphine, assise près du lit, ne le quitte pas des yeux. Le lieutenant Murat a dû employer la force pour le ramener. Théo hurlait qu’il voulait rester avec son père, ne voulait plus jamais voir sa mère. Chacune de ses paroles, chacun de ses cris était un poignard qu’il enfonçait dans le cœur de Delphine.
Elle remonte le drap sur le corps de son fils, caresse son front plissé et laisse la lumière allumée. Puis elle rejoint le salon où l’attend la fidèle Kilia.
— Comment il va ?
— Il dort, murmure Delphine.
— C’est bien. Et tu devrais faire pareil. Parce que demain, ça va être rude.
— Non, répond Delphine. Si jamais il se réveille et s’en va ?
— Je vais rester. J’ai l’habitude de ne pas dormir la nuit. Tu prends un comprimé et tu vas te coucher. Moi, je ne bouge pas d’ici. S’il se lève, je m’en occupe.
Delphine dévisage son amie avec tendresse.
— Merci… Merci pour tout. Tu crois que… qu’il me pardonnera ?
— Quand on aime, on pardonne, répond Kilia. Allez, va au lit maintenant.
Delphine l’embrasse sur la joue et se réfugie dans sa chambre. Elle avale un somnifère, vire son peignoir et s’effondre sur le matelas. Elle éteint la lumière, serre le grigri dans sa main droite. Elle aurait dû le garder contre son cœur, ça l’aurait peut-être protégée du diable.
Quelques instants plus tard, elle sombre dans un profond sommeil, peuplé de rage et de cris.
Théo est retourné au collège ce matin, trois jours après sa fugue.
Delphine a essayé de trouver les mots, les mensonges, les alibis. Son fils ne lui parle presque plus mais a consenti à promettre de ne pas recommencer. Il ne lui a pas pardonné, Delphine le sait. Tout comme elle sait que cette image sordide le poursuivra longtemps. Toute sa vie, sans doute. Voir sa mère à quatre pattes sur le sol, en train de se faire sauter par un inconnu, ça ne s’oublie pas.
Ce matin, Delphine a repris le travail et a dû subir la colère de ses chefs pour ses absences répétées. Dernier avertissement.
Subir, encore et encore. Encaisser les coups et rester debout. Pour Théo, pour Kilia.