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Parce qu’elle n’a pas le choix.

En début d’après-midi, Delphine monte dans le bus et s’y endort. La fatigue ne la quitte plus, la colère non plus. Lorsqu’elle arrive à son appartement, elle trouve Laurent sur le palier. Nouvelle épreuve.

Rien que de revoir son visage est une souffrance.

— Barre-toi, dit-elle en guise de bonjour.

— Ce n’est pas le contrat, rappelle Laurent. Ma patience a des limites, tu sais… Tu veux te retrouver à la rue ? Ce serait con que ton fils ait à subir ça, tu ne crois pas ?

Delphine ferme les yeux un instant et prend appui contre le mur. Laurent sort une clef de sa poche. La clef de son appartement. Ce fumier s’est gardé un double. Il pousse la porte et attend qu’elle y pénètre.

— Va prendre une douche, ordonne-t-il. Tu pues. Et ne traîne pas trop. Qu’on ait fini avant que ton gosse se pointe, cette fois !

Delphine s’enferme dans la salle de bains et se détaille dans le miroir de longues secondes. Elle ne se reconnaît plus. Qui est cette femme ? Cette esclave ? Comment a-t-elle pu en arriver là ? Tomber si bas ?

Elle se déshabille, entre dans la baignoire. L’eau tiède ne lui procure aucun réconfort. C’est juste un passage obligé avant la séance de torture.

Au bout de cinq minutes, Laurent frappe à la porte.

— Magne-toi, dit-il.

Delphine ferme le robinet et attrape une serviette. Elle se sèche, ne prend pas la peine de s’habiller. À quoi bon ?

Elle sort de la pièce, cherche son persécuteur du regard. Il est assis dans la cuisine, en train de siroter un café. Dès qu’il la voit, nue et désarmée, son regard s’éclaire de mille feux.

Les feux de l’enfer.

Il vient tout contre elle, caresse son visage, dépose un baiser dans son cou.

— Comment va-t-il ? murmure-t-il.

Surprise, Delphine ne répond pas immédiatement.

— Mal, finit-elle par dire.

— Je comprends, assure Laurent en continuant à l’embrasser. Voir sa propre mère jouer les putains, ça fait mal… Très mal, même.

Il la plaque contre le plan de travail, l’oblige à s’y asseoir.

— Je le sais parce que ma mère était comme toi, reprend-il. Une traînée. J’ai eu si souvent envie de la tuer…

Lorsqu’il la prend, Delphine serre les dents et tourne la tête. Son regard se pose sur le couteau de cuisine. Là, à quelques centimètres. Explosion dans son crâne, voile rouge devant ses yeux. Elle saisit l’arme, l’enfonce de toutes ses forces entre deux côtes de son ennemi.

Laurent recule, la dévisage, ébahi. Puis il saisit le manche du couteau planté jusqu’à la garde dans son flanc. Il le retire dans un cri, un flot de sang jaillit de la blessure.

— Delphine… Delph…

Il tombe à genoux puis s’effondre complètement. Delphine reste figée un instant dans la stupeur avant de réaliser qu’elle vient de commettre un crime. Elle se met à trembler de la tête aux pieds, puis à hurler. Un hurlement tragique, éperdu, qui résonne dans tout l’immeuble.

— Aide-moi, murmure Laurent. Aide-moi, merde…

Il presse une main sur sa blessure, son visage crispé par la douleur devient aussi pâle que celui d’un fantôme. La mort se lit déjà au fond de ses yeux.

— Appelle le… SAMU… Delphine…

Elle titube de quelques pas pour s’éloigner de l’homme qui rampe sur le sol. Son cerveau est paralysé, son cœur panique.

Soudain, la porte s’ouvre sur Kilia. Elle voit d’abord Delphine, nue, barbouillée de sang. Puis Laurent qui se tord de douleur en appelant à l’aide.

— Mon Dieu, mais qu’est-ce que j’ai fait ? murmure Delphine. Je… Je dois… Il faut que…

Complètement désorientée, elle cherche son téléphone des yeux. Quand elle le trouve enfin, elle se jette dessus. Mais au moment où elle compose le numéro, Kilia le lui arrache des mains.

— Non, dit-elle.

— Mais…

Kilia lui confisque le portable et le met dans sa poche. Puis elle saisit le couteau qui traîne par terre, nettoie le manche avec un torchon. Delphine, immobile, n’a aucune réaction.

— À l’aide, murmure Laurent. Me laissez pas crever…

— D’accord, répond Kilia. Je vais t’aider…

Le couteau à la main, elle se penche sur lui avant de lui enfoncer la lame en pleine poitrine. Elle retire le couteau, frappe à nouveau. Une fois, deux fois… Dix fois de suite.

Gestes lents, précis, mécaniques.

Delphine sent ses jambes la trahir et s’effondre sur le parquet. Elle plaque une main devant sa bouche pour juguler ses hurlements.

Quelques soubresauts, quelques convulsions pathétiques. Mais Laurent refuse de mourir. Kilia l’observe en retenant son souffle. Au bout d’une minute, il est toujours en vie. Alors, Kilia s’assoit à califourchon sur lui et empoigne ses cheveux à deux mains. Puis elle lui tape la tête contre le carrelage. Une fois, deux fois, trois fois…

— Arrête ! implore Delphine. Arrête !

Kilia continue de frapper, encore et encore. Delphine se bouche les oreilles, ferme les yeux et continue de hurler.

Non !

Quand ses paupières s’ouvrent, Laurent a rendu les armes. Son crâne défoncé baigne dans une mare de sang. Kilia s’avance vers son amie, l’attrape fermement par les épaules et la force à se redresser. Elle l’entraîne jusque dans la salle de bains.

— Prends une douche, ordonne-t-elle.

— Non ! gémit Delphine.

— Fais ce que je te dis. Je m’occupe de tout. Dépêche-toi.

Elle ferme la porte et retourne dans le salon. Elle s’effondre sur le petit sofa et regarde ses mains pleines de sang.

* * *

— Racontez-moi ce qui s’est passé.

— Je vous ai déjà raconté.

— Eh bien, recommencez, ordonne le capitaine.

— J’ai entendu mon amie Delphine crier. Hurler, même. Alors, je suis montée et j’ai trouvé Laurent avec elle dans la cuisine… il était en train de la violer.

— Continuez, enjoint le flic.

— J’ai pris le couteau et… et… et je l’ai tué. Je l’ai tué.

Delphine s’assoit sur la chaise en bois, pose le gros sac à ses pieds et patiente. Quelques minutes plus tard, Kilia arrive, accompagnée d’une gardienne. La porte du parloir se referme et les deux femmes s’embrassent.

— Comment tu vas ? s’enquiert Delphine.

— Ça va, assure Kilia. Et toi ?

— Pareil. Je t’ai apporté du linge propre et quelques livres en anglais.

— Merci, ma chérie.

Elles restent silencieuses un moment, à lire dans les yeux de l’autre.

— Votre amie, Delphine, vous a-t-elle aidée à tuer M. Dubois ?

— Non. Elle a même essayé de m’en empêcher. De m’arrêter.

— Elle vous a regardée faire sans intervenir, c’est bien ça ?

— Non. Elle a essayé de m’arrêter, je vous dis. Mais elle n’avait plus de forces… Il lui avait fait tant de mal qu’elle n’avait plus de forces.

— Et Théo, il va comment ? interroge Kilia.

— Ça peut aller. Tu sais qu’il va avoir quinze ans la semaine prochaine ?

— Comme le temps passe…

Kilia a été condamnée à quatorze ans de réclusion criminelle. Pas de préméditation et quelques circonstances atténuantes. À la fin de sa peine, elle sera expulsée de France et contrainte de retourner dans son pays natal.