— Et ce nouvel appartement ? reprend Kilia. Tu t’y plais ?
— Oui ! prétend Delphine en se forçant à sourire.
Un deux pièces au dixième étage d’une tour HLM. Mieux que rien et payé en partie par la CAF.
— C’est très lumineux. Et puis c’est calme aussi.
— Mais loin de ton travail, non ?
— Pas grave. Je prends le bus…
Je prends le bus pour quitter ce quartier malfamé et rejoindre mon boulot de merde, pourrait-elle ajouter. Pourtant, face à Kilia, elle ne se plaint pas. Au contraire, elle embellit tout, invente des petits bonheurs quotidiens, raconte quelques anecdotes du dehors, l’aidant ainsi à franchir les murs et les barbelés une fois par semaine.
Elle évite de lui dire que, chaque soir, Théo s’enferme dans sa chambre et ne lui parle presque plus. Que quelque chose s’est brisé entre eux et que le fossé se creuse chaque jour un peu plus.
Elle oublie de lui dire que son fils ne lui a jamais pardonné. Qu’elle déteste son nouvel appartement autant que son travail.
Elle oublie de lui dire qu’à chaque seconde, elle sent la culpabilité ronger un peu plus son âme. Qu’à chaque instant, elle se demande comment elle pourra rembourser sa dette, immense.
— C’est moi qui l’ai tué, répète inlassablement Kilia. Moi seule.
— Vous ne l’avez pas tué, vous l’avez massacré ! rectifie le capitaine. Pourquoi un tel acharnement ?
— Parce que cet homme, c’était le diable.
Dans le parloir numéro 3 de la prison pour femmes, Delphine et Kilia partagent des souvenirs, des sourires et de longs silences.
De longs silences, pour se dire que leur amitié est éternelle, que le lien qui les unit est infrangible. Qu’aucun mur, aucune grille, aucune porte ne pourra jamais les séparer.
De longs silences, car ce qui compte, ce ne sont pas les mots.
Ce sont les actes.
J’ai appris le silence
Quand je sors de l’ombre, elle se fige de la tête aux pieds. Elle voit l’arme pointée sur elle, ses mains se mettent à trembler. Je les regarde s’agiter de petits soubresauts pathétiques et je dois avouer que j’aime ça.
Pendant de longues secondes, je savoure l’instant. Cette sensation de toute-puissance. Ce sentiment, incomparable, de maîtriser la situation.
De dominer l’autre.
Elle recule d’un pas, se colle contre la carrosserie de sa voiture.
— Surtout, ne bougez pas…
Elle vient tout juste de rentrer de l’hôpital, comme chaque soir de la semaine. Je l’attendais dans l’obscurité de son garage depuis deux bonnes heures. Ça m’a paru une éternité.
Mais j’ai appris la patience.
— Qui êtes-vous ? demande-t-elle.
— Je ne suis plus personne… Mais quelle importance ?
Je souris. J’imagine à quel point ce sourire doit être effrayant. Je le devine à son regard terrorisé. Quand je me croise dans le miroir, ça me fait le même effet.
Je suis devenu monstrueux.
Elle, d’une blancheur cadavérique. Prête pour l’autopsie.
Pendant une seconde, je me projette dans l’avenir et vois son corps abîmé entre les mains gantées d’un légiste.
Ça me laisse de marbre.
Je m’avance un peu plus vers ma proie, la lumière tombe sur mon visage.
— Oh mon Dieu ! murmure-t-elle.
— Lui-même. Pour vous servir.
Ma voix aussi a changé. Dure, sèche. Aussi tranchante qu’une lame.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Ta gueule.
Je n’ai même pas haussé le ton. Inutile. Elle a compris, elle se tait.
— On va faire une balade, dis-je en ouvrant la portière de son Opel. Tu prends le volant.
Elle hésite un instant, j’arme le chien. Alors, elle monte dans sa voiture tandis que je m’installe sur la banquette arrière.
— Ton portable… Vite.
Elle me le tend et je l’éteins avant de l’écraser furieusement sous ma semelle.
— Démarre.
— Où on va ? ose-t-elle.
— Tu verras bien. Démarre, j’ai dit.
Les nuits ne sont jamais calmes. Jamais étoilées. Seulement peuplées de lumières artificielles et d’ombres effrayantes. Celles du passé, celles de l’avenir. Celles du présent, aussi.
Le sommeil est épouvantable. Peuplé de dangers et de regrets.
Ceux qui nous guettent, qui nous réveillent en sursaut.
Les nuits sont interminables. Peuplées de bruits, de rumeurs, d’odeurs.
Ça ne s’arrête jamais.
Il y a les cris, les rires sauvages, les menaces. Les insultes. Les murmures qui rampent, tels des insectes venimeux. Qui s’insinuent dans vos oreilles et jusque dans votre cerveau au bord de la rupture.
Les confidences qu’on voudrait ne pas entendre, les mains tendues qu’on refuse.
Il y a les désespoirs, les abandons, les lamentations.
Les angoisses. Celles que génèrent les lendemains.
Il y a les pleurs, aussi. Les sanglots qu’on étouffe dans l’oreiller.
Et parfois, il y a les silences. Encore plus terribles que tout le reste…
4 heures du matin, nous roulons encore. Mais bientôt, nous serons à destination.
De temps à autre, au gré des rares lumières qui éclairent notre parcours, j’aperçois le visage crispé de ma prisonnière. Patricia Vernet, elle s’appelle.
Comme je la surveille depuis des mois, je sais qu’elle est divorcée et vit avec ses deux enfants. Une fille et un garçon qu’elle ne doit pas voir souvent, étant donné qu’elle passe le plus clair de son temps à l’hôpital où elle dirige le service de cardiologie. Elle a dépassé les quarante ans depuis quelques années, je la trouve vraiment charmante. Petite, brune, les cheveux courts. Une bouche un peu boudeuse, un regard un peu triste.
— On arrive, dis-je.
Ma voix la fait sursauter. Sans doute parce que je n’ai pas prononcé un seul mot depuis notre départ de la région parisienne. Je peux rester des heures et même des jours sans parler.
Parce que j’ai appris le silence.
Celui qui vient de l’intérieur. Celui qui s’impose à vous.
— Prends à droite.
La voiture s’engage sur une piste étroite qui descend jusqu’à l’imposant portail noir. Infranchissable. De ma poche, j’extirpe une petite télécommande.
— Écoutez, je ne sais pas ce que vous me voulez, mais…
— Je t’ai dit de la fermer. Tu auras le temps de parler. Plus tard. De parler ou de crier… Même de hurler, si tu veux !
Le portail s’ouvre lentement sur une allée de gravillons. Les lumières s’allument sur notre passage et nous arrivons quelques secondes plus tard devant une magnifique demeure.
— Coupe le moteur.
Elle tourne la clef dans le contact, pose les mains sur ses genoux, dans l’attente de mes instructions. Elle regarde le château, dont la façade est éclairée par quelques lampes judicieusement placées.
— Comment tu trouves ma nouvelle maison ? demandé-je.
Elle garde le silence, je pose le canon de mon revolver sur sa nuque. Je sens son corps se raidir à ce contact.