— Donne-moi la clef. Vite.
Cela fait des heures qu’elle conduit, sous la menace silencieuse de mon arme. Tendue à l’extrême, elle doit être épuisée.
Tant mieux.
— Descends.
Dès qu’elle pose un pied par terre, je la rejoins et l’attrape par le bras. Ses jambes ont du mal à la porter, sans doute ankylosées par cet interminable voyage. Sans doute paralysées par une profonde terreur.
Celle qui vous prend, vous submerge. Vous dévore.
Je comprends ce qu’elle ressent.
Parce que j’ai appris la peur.
— Voici ta dernière demeure, murmuré-je dans son oreille. J’espère qu’elle te plaît.
Retourner à l’état sauvage.
Oublier tout ce que l’on a appris, pour découvrir de nouvelles règles.
Oublier qui on est. Ou plutôt qui on était.
Oublier… son nom, ses principes, ses rêves.
Devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un capable d’affronter l’indicible. Lentement, se fabriquer une armure. Capable d’amortir les coups et de dissimuler les faiblesses.
Parce que chaque faille est une raison de mourir.
Oublier le rire, le plaisir et l’envie.
Ne plus penser qu’à une chose, une seule.
Survivre.
Il fait jour lorsque j’échappe à mon cauchemar. C’est souvent le même, mais avec quelques variantes, toutefois.
Je marche sur le bord d’une falaise. Des gens me regardent.
En contrebas, il y a un océan dont l’eau noire, impénétrable, déferle furieusement sur des rochers aiguisés.
Je marche, longtemps. Et d’un seul coup, je bascule, poussé par je ne sais quelle force. Je parviens à me cramponner à un rocher.
Personne ne vient à mon secours.
Soudain, des mains agrippent mes chevilles pour m’attirer vers le vide. Je résiste tant que je peux. De toutes mes forces.
Des forces, je n’en ai plus.
Alors, je tombe.
Une chute sans fin.
Une terreur sans nom…
Je tourne la tête vers la fenêtre ouverte. Là, j’écoute le ciel, je regarde le vent. Sans parvenir à m’en lasser.
Ce cauchemar n’est pas le plus terrible. Il y en a de bien pires.
Il y a les souvenirs.
Je jette un œil au réveil et constate qu’il est 10 heures. Le temps de m’occuper de Patricia Vernet — pardon, du docteur Patricia Vernet —, je me suis couché à l’aube. Mais quatre heures de sommeil me suffisent.
Parce que j’ai appris l’endurance.
Pieds nus sur le parquet, je traverse la chambre en direction de la grande salle de bains. Là, j’ai le choix entre une baignoire à jets et une douche à l’italienne. Un luxe auquel je ne m’habitue pas encore.
Ce matin, ce sera la douche. J’y passe un bon quart d’heure avant de m’habiller. Je quitte la chambre, emprunte le couloir et descends l’imposant escalier en marbre.
J’aime cette maison, ou plutôt ce château. Construit au XIXe siècle, en plein cœur d’une forêt, il devait servir de maison de campagne à quelque riche industriel lyonnais ou grenoblois.
J’ouvre l’imposante porte en bois et admire quelques instants le parc baigné de lumière. Ces grands arbres tranquilles, témoins silencieux de la rage des hommes.
Témoins de ma folie.
Mais j’ai parfois l’impression étrange qu’ils me comprennent. Sans doute me fais-je des idées…
Comme la faim me tenaille, je passe dans la cuisine pour me préparer un café et avaler quelques tranches de pain.
Aujourd’hui est un jour particulier.
Aujourd’hui, j’ai quelque chose à fêter.
Après le petit déjeuner, je fume une cigarette sur le perron. Puis je marche dans le parc, d’un pas lent, les mains au fond des poches de mon jean. Je descends la grande prairie derrière la bâtisse et m’arrête à l’orée de l’immense forêt. Aujourd’hui, je n’ai pas le temps d’aller m’y balader, d’arpenter ses sentiers ombragés, d’admirer ses étangs secrets. Aujourd’hui, j’ai un anniversaire à fêter.
Alors, je remonte vers le château et pénètre dans la petite chapelle à sa droite. Des ex-voto ornent les murs, qui pourraient presque me faire croire que les miracles existent tant ils semblent sincères. Je m’assois face à l’autel et fixe le crucifix en bois peint.
Personne ne pourra plus me juger, ici-bas.
Jamais.
Désormais, c’est moi qui ferai tomber les sentences.
Sans pitié aucune.
Quand je remonte à l’étage, il est presque 11 heures. J’ouvre la porte d’une des chambres, celle située tout au bout du couloir. Les stores sont baissés, mes yeux mettent quelques instants à s’habituer à la pénombre.
Elle est là.
Attachée au pied du lit à baldaquin, Sophie me jette un regard terrifié. Je m’accroupis devant elle, caresse sa joue meurtrie. Elle s’est rebellée, m’obligeant à employer la manière forte. Ses longs cheveux blonds couvrent ses épaules fatiguées. Ses yeux bleus sont cernés de mauve.
Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas traitée comme les autres. Sans doute parce qu’elle hante mon esprit. Depuis si longtemps.
Combien de nuits passées à penser à elle ? À imaginer ce que je pourrais faire avec elle…
Délicatement, je la libère de son bâillon.
— Salut… Bien dormi ?
Elle ne répond pas, consciente que les mots ne sont plus d’aucune utilité.
Au début, elle a appelé au secours. J’ai eu beau lui expliquer que cela ne servait à rien, elle a continué. Alors, je l’ai empêchée de crier.
J’ai besoin de calme et ne voulais pas qu’elle perde sa voix. Peut-être parce que j’ai envie qu’elle puisse me supplier le moment venu.
Cela fait déjà une semaine qu’elle est là. Recluse dans cette chambre.
À ma merci.
Je lui ai donné de l’eau et quelques trucs à manger. Pour qu’elle reste en vie.
Jusqu’à aujourd’hui.
— C’est le grand jour, dis-je.
Elle ne répond toujours rien, tourne la tête vers la fenêtre. Pour ne plus voir mon visage, je suppose.
— Je vais te détacher. Et je te conseille de rester tranquille. Ne m’oblige pas à te frapper, d’accord ?
Elle hoche doucement la tête, en signe d’assentiment. Alors, je sors de ma poche un couteau et commence à trancher ses liens.
La voilà libre de ses mouvements. Elle ramène ses bras devant elle, regarde ses poignets marqués par la corde, s’essaie à quelques mouvements lents et précautionneux.
Ses yeux évitent toujours mon visage.
Avant, j’étais plutôt séduisant, je crois. Mais aujourd’hui, je ne suis plus que l’ombre de ce que j’étais.
Une ombre redoutable.
— Debout.
Elle replie ses jambes, se met à genoux et se relève doucement.
— Plus vite.
Je l’attrape par le bras, l’entraîne vers la porte. Elle résiste, j’y mets plus de force.
— Allez, viens !