Chaque jour, elle grandit, s’épanouit en vous, diffusant lentement le poison dans vos veines et jusque dans vos muscles. Elle agite vos nerfs, gangrène votre cerveau.
Bientôt, elle vous envahit totalement, tel un liquide glacial. Elle devient votre unique sentiment, votre seule raison de vivre.
Votre obsession.
Elle vous assèche, vous ôtant jusqu’à la dernière miette de compassion ou d’empathie.
Mais elle vous donne une force aussi inestimable qu’inespérée.
La haine.
Elle déborde de mes yeux au moment où je m’approche de la cage. Le silence se fait, les murmures se tarissent. Mes prisonniers sont tous assis au fond et me regardent, essayant de sonder mon âme.
Je sors le revolver de ma poche, m’amuse à faire glisser le canon sur les barreaux.
Un bruit insupportable.
— À qui le tour ? dis-je.
Les respirations s’accélèrent.
— Pas de volontaire ?! Hum… alors, c’est moi qui vais choisir.
Les respirations s’arrêtent.
— Je plaisante, allons ! dis-je en riant.
Ils se détendent légèrement, alors j’ajoute :
— Tout le monde va y passer, de toute façon.
Je m’écarte d’eux un instant et enfile la robe noire. Puis je vais m’asseoir sur l’estrade, derrière le vieux bureau en bois que j’ai déniché dans l’une des chambres du château.
Je regarde mes proies un instant, avant d’ajouter :
— Accusés, levez-vous !
Personne ne réagit, je suis obligé de brandir mon arme.
— Debout !
L’un après l’autre, les prisonniers se relèvent enfin.
— Vous resterez debout dans le box des accusés durant tout le procès… Bien, nous pouvons commencer !
À mon tour, je quitte ma chaise pour les dominer de toute ma hauteur.
J’ai oublié l’odeur pestilentielle, j’ai oublié la détresse sur chacun de ces visages. Je ne vois plus que des coupables.
Des ennemis.
— Voici ce que la cour vous reproche, continué-je. Il y a précisément vingt-cinq ans, jour pour jour, vous tous ici présents m’avez condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, pour l’assassinat d’une jeune fille qui s’appelait Mathilde…
Je mets les mains derrière le dos, fais quelques pas.
— Cette gamine, c’est moi qui l’ai retrouvée morte, dans un terrain vague près de chez moi.
Je relève la tête vers eux, tandis que je sens la colère monter en moi.
— Mais tout cela, vous vous en souvenez sans doute… Et il a fallu que j’attende vingt longues années pour qu’un flic s’aperçoive qu’un tueur d’enfants rodait dans les parages au moment de la mort de Mathilde. Et que j’attende deux ans de plus pour qu’on retrouve son ADN sur les vêtements de cette pauvre gamine et qu’on daigne me rejuger !
Dans la cage, le silence est total.
— Il a fallu que je passe vingt-deux ans en taule pour qu’on s’aperçoive enfin que je n’avais pas tué Mathilde !
Je viens de hurler, j’essaie de me calmer avant de continuer.
— Je ne suis pour rien dans votre condamnation ! lance soudain une voix masculine.
— Monsieur Vautier, la cour ne vous a pas autorisé à parler, il me semble…
— Mais…
— Ta gueule. Si tu m’interromps encore, je te descends. C’est clair ?
Il se tait enfin et je reprends :
— Vous m’avez condamné sans aucune preuve matérielle. Seulement sur la base de mes aveux.
Je reviens me coller à la cage.
— Aveux qui m’ont été extorqués par la force, après plus de quarante-huit heures de torture mentale et physique… N’est-ce pas, capitaine Georges ?
Un homme d’une soixantaine d’années baisse la tête.
— Regarde-moi quand je te parle, espèce de salopard ! hurlé-je.
Il obéit, passe une main dans ses cheveux collés.
— Des heures sans dormir, sans manger, sans boire… Des heures et des heures d’interrogatoire ! Et les coups… Ceux qui ne laissent pas trop de traces, hein, capitaine ? Frapper les suspects et les faire craquer, c’est bien ta spécialité, non ?
Plusieurs visages se tournent vers lui, qui baisse à nouveau les yeux.
— J’avais des raisons de croire que vous étiez coupable, murmure-t-il.
— Pardon ? Parle plus fort, que tout le monde t’entende !
Il répète, d’une voix à peine audible.
— Quelles raisons ?
— Vous… Vous étiez violent, emporté, vous consommiez de la drogue…
— Profil parfait d’un meurtrier, t’as raison. Tu voulais surtout boucler l’affaire au plus vite, pauvre con ! Et tu avais sous la main un jeune homme d’à peine dix-neuf ans qui se demandait ce qui lui arrivait ! Un jeune homme fragile et perturbé. C’était une aubaine, hein, capitaine ?
L’ancien gendarme ne sait plus quoi dire. Il s’adosse aux barreaux, prend sa tête entre ses mains. Je remonte sur l’estrade, me rassois derrière le bureau et allume une cigarette.
— Après toi, capitaine, j’ai rencontré la charmante Sophie Gillet, ici présente, à l’époque jeune juge d’instruction… Ah, Sophie, ma chère Sophie…
Elle lève les yeux vers moi.
— Tu as pris du galon ! Félicitations… Et je crois que je ne suis pas étranger à ta promotion, non ?
— Ça n’a rien à voir ! jure-t-elle avec emphase.
— Vraiment ? Pourtant, j’ai été ta première grosse affaire criminelle, celle qui t’a permis de te faire les dents et une belle réputation, pas vrai ?
Elle nie d’un signe de la tête.
— Je me souviens t’avoir répété des dizaines et des dizaines de fois que j’étais innocent… T’avoir raconté comment les flics m’avaient forcé à avouer… Mais tu ne m’écoutais pas. Tu ne m’écoutais jamais.
— Je n’ai fait que mon travail !
— Ton travail ?
Je redescends de mon estrade, sans aucune hâte.
— Tu n’as rien fait du tout, à part m’enfoncer la tête sous l’eau. Tu es sans doute la plus mauvaise juge de ce pays ! Combien d’innocents as-tu envoyé en taule, hein ?
Ses mâchoires se crispent, ses poings se serrent.
— Allez, Sophie, dis-le… À ton avis, combien d’innocents croupissent en cabane par ta faute ?
Je souris, m’avance vers elle. Des barreaux infranchissables nous séparent.
Vingt-cinq années de souffrance nous rapprochent.
Je parviens à saisir son poignet, l’attire vers moi. Elle résiste mais je suis le plus fort. De mon autre main, je caresse son cou, son visage. Ce visage qui m’a obsédé, des années durant. Sans que je sache vraiment pourquoi.
Je vois ses joues s’empourprer, je jubile de l’humiliation que je lui inflige.
Alors, je tourne la tête vers l’ancien président de la cour d’assises.
— À toi, monsieur le juge…
François Lambert déglutit bruyamment et serre l’un des barreaux dans sa main droite.
— Je me souviens avec précision de la manière dont tu as mené les débats. Et j’imagine sans peine les méthodes qui ont été les tiennes pour influencer les jurés…
— Absolument pas ! se défend-il. Ils ont décidé en leur âme et conscience.
— Ben voyons…
Je reprends place derrière mon bureau et fais une courte pause.
— Inutile que je m’attarde sur toi. Nous allons maintenant étudier le cas de M. Rouve, le procureur général, qui a pris sa retraite il y a une dizaine d’années…