Si tu te sentais coupable, tu regarderais derrière toi.
Si tu avais des remords, fils de pute, tu te retournerais. Mais non, tu ne vois rien. Tu ne soupçonnes rien…
L’homme s’arrêta enfin devant l’entrée d’un immeuble gris d’une laideur ordinaire. Il tapa le code et poussa la lourde porte. David, planqué derrière une fourgonnette, se précipita avant qu’elle ne se referme. En pénétrant dans le hall, il se retrouva juste à côté de sa cible ; l’homme était en train de prendre le courrier dans sa boîte aux lettres.
David fila droit jusqu’à l’ascenseur, tête baissée sous sa capuche. Il cacha ses mains tremblantes de fureur au fond des poches de son blouson au moment où l’homme le rejoignait.
Ils patientèrent quelques secondes puis l’ascenseur arriva enfin.
— Quel étage ?
Cette voix fit à David l’effet d’un électrochoc. Cette voix qui hantait ses cauchemars.
Ses atroces cauchemars.
— Dernier.
Dernier étage, dernier jour, dernières minutes.
L’homme appuya sur le bouton 3 puis sur le 7. L’ascension ne dura que quelques secondes.
Quelques secondes d’une infernale promiscuité. L’ascenseur était si exigu que leurs épaules se frôlaient. David reconnut son odeur, son parfum fort et écœurant. Cette fragrance faisait ressurgir les souvenirs, cruels. Les images, abominables.
Madeleine de Proust démoniaque.
David se força à fixer ses pieds pour ne pas trop attirer l’attention. Ce n’était pas le moment, pas l’endroit. Il lui fallait encore un peu de patience. Il avait attendu si longtemps, quelques minutes n’étaient rien.
Rien qu’un sursis. Pour toi, espèce d’ordure.
David dépassait l’homme d’une tête. Lui qui l’imaginait si grand, si fort. Qui se remémorait un colosse alors qu’il n’en était rien. La peur, sans doute, avait déformé sa vision.
Le temps qui passe aussi. Bien sûr.
— Bonne journée, marmonna l’homme en quittant la cabine.
Les portes se refermèrent, David se retint de hurler.
Le vieil ascenseur peina jusqu’au septième étage et le jeune homme sortit en trombe. Il tomba nez à nez avec une femme, aussi surprise que lui. David la bouscula avant de s’élancer dans l’escalier. Il redescendit les quatre étages en courant et s’arrêta au troisième.
Deux portes. Mais l’homme au manteau noir était parti sur la gauche, David en était certain.
Avant d’appuyer sur la sonnette, il inspira profondément.
Je devrais peut-être appeler les flics ?
Ses mains tremblaient. Elles n’étaient pas faites pour tuer. Pas faites pour rendre la justice. Si longtemps bafouée.
Mais le crime remontait à tant d’années… Il était prescrit aujourd’hui. Alors, il devait accomplir seul sa tâche.
Sa main hésita encore puis, enfin, il posa son doigt sur la sonnette. Juste en dessous du nom, sur la petite plaque en plastique. Il découvrit enfin l’identité de celui qui avait détruit sa vie.
M. Innocenti.
Le comble, l’ironie du sort !
La porte s’ouvrit quelques secondes plus tard.
— Oui ?
David resta immobile sur le palier, les poings serrés, la respiration courte. Ses yeux agrafèrent ceux de l’homme.
— C’est pour quoi ? s’impatienta Innocenti.
— Tu ne me reconnais pas ? gronda une voix d’outre-tombe.
— Pardon ?
David le poussa si violemment qu’il fut projeté contre l’armoire à glace qui décorait l’entrée. Le miroir se fissura, Innocenti s’écroula, inconscient. David referma la porte à double tour et attrapa l’homme sous les aisselles. Il le traîna ainsi jusque dans la pièce principale de l’appartement, une salle à manger lugubre.
Il laissa tomber le corps sur le sol, reprit son souffle.
C’est alors qu’il vit du sang s’échapper de l’arrière du crâne d’Innocenti. Ça lui rappela le sang qui avait coulé d’un autre crâne, des années auparavant.
Ses mains tremblaient encore, ses jambes aussi.
— Qu’est-ce que je suis en train de faire ?
Il s’assit dans le canapé, fixant l’homme évanoui à ses pieds. Un visage laid, torturé, avec un front large et des lèvres minces.
— Qu’est-ce que je suis en train de faire, putain ?
Ce qui doit être fait et rien d’autre. Trop tard pour renoncer.
De toute façon, il n’en avait pas le droit.
David se releva et commença par fouiller Innocenti pour s’assurer qu’il n’était pas armé. Puis il se dirigea vers le téléphone, en arracha le fil. Il récupéra aussi un câble de branchement du vieil ordinateur qui trônait sur une petite table bancale dans un coin de la pièce.
L’homme à terre poussa une sorte de râle avant d’ouvrir les yeux et de porter une main à son crâne.
— Ça fait mal, hein, connard ? vociféra David.
Innocenti tourna les yeux vers le jeune homme et une évidente terreur s’empara de lui.
— Allez, debout, espèce de lâche !
— Mais… Mais qu’est-ce que vous me voulez ? pleurnicha l’homme en essayant de se redresser. Si vous voulez de l’argent, je peux…
— Rien à foutre de ton blé ! hurla David en l’empoignant par son pull pour le remettre sur ses pieds. J’en veux pas de ton fric. Je veux juste te faire la peau !
— Arrêtez, je vous en prie, je ne vous ai rien fait !
— Vraiment ? reprit David. T’as oublié mon visage ? Moi pas.
L’homme resta sans voix, n’essaya même pas de se débattre. Trop terrifié, sans doute, pour faire le moindre mouvement.
Ses yeux scrutèrent le visage de son agresseur, à la recherche du moindre souvenir. Du moindre espoir.
Une féroce détermination irradiait de tout son être et particulièrement de son regard. Rien ne l’arrêterait.
— Vous faites erreur, murmura Innocenti. Je ne vous connais pas…
— Je vais te rafraîchir la mémoire, tu peux me croire ! Et tu vas me demander pardon avant de crever !
Il força l’homme à s’asseoir dans un vieux voltaire et utilisa les deux câbles pour lui attacher les poignets aux accoudoirs du fauteuil.
— Maintenant, on va pouvoir causer tranquillement, murmura-t-il.
David attrapa une chaise et s’assit face à son ancien bourreau.
— Avril 1994, dit-il simplement. Tu te souviens, maintenant ?
L’homme sembla rassembler ses souvenirs, puis nia d’un signe de la tête.
— Je saigne, je suis blessé…
— Ta gueule. Avril 94, essaie de te rappeler, fais un effort.
— Je ne sais pas, je ne me souviens pas de vous, je…
— Le 12 avril 1994 ! hurla David. Moi, c’est une date que je ne risque pas d’oublier ! Et tu sais parfaitement pourquoi. Alors arrête de me faire croire que tu as un trou de mémoire, espèce d’enfoiré !
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, s’entêta Innocenti. Je ne comprends rien !
David lui décocha un coup de talon dans le genou gauche qui craqua sous le choc. L’homme poussa un bref hurlement.
— Le 12 avril 1994, vers 16 heures, continua David. Tu t’es arrêté devant une petite maison, à Beauval…
— Beauval ? Mais je ne sais même pas où c’est ! prétendit l’homme en pleurnichant.
— Tu étais à bord d’une Renault grise…
— Je n’ai jamais eu de Renault !
— Tu t’es arrêté devant la maison, ma maison… Tu as poussé le portail, tu as sorti un flingue de ta poche et tu as tiré sur un homme. Tu te souviens, maintenant ?