Il habitait toujours près de Beauval, dans la maison de son défunt père. Sa mère était morte alors qu’il n’avait que trois ans, il ne se souvenait pas d’elle.
Il marchait vite, comme pour s’éloigner de son crime. De l’innocent qu’il venait de sacrifier sur l’autel de sa vengeance. Le coupable était toujours en vie. Toujours libre.
— Un jour, je te retrouverai et je te tuerai, murmura David. Mais je ne commettrai pas les mêmes erreurs, la prochaine fois…
Une puissante rafale de blizzard emporta ses mots au bout de la rue.
Une belle fin d’après-midi. David se tient sur le perron de la maison, son père est dans le jardin.
— Papa, tu joues avec moi ?
Son père tourne la tête et son visage se crispe.
David sait qu’il n’a pas le droit de le toucher. Mais l’autre jour, il a vu son père le montrer à un ami. Et n’a pas tardé à découvrir où il était caché. Tout en haut d’un placard.
Le Cobra Derringer 9 mm. Une arme de poche qui ressemble à un jouet.
— Papa, tu joues avec moi ?
— Donne-moi ce pistolet, ordonne son père en s’approchant doucement.
David se prend pour un flic, un justicier, un cow-boy. Il arme le chien, fait semblant de tirer.
— David, donne-moi ça, répète son père.
L’enfant rigole et s’amuse à viser son père.
— Pan, pan !
Pan. Le coup est parti tout seul.
Le bruit est assourdissant, le père de David s’écroule, une balle en plein front. Tout va à une vitesse folle.
— Papa ?
David s’approche, essaie de secouer son père. Il a les yeux ouverts, encore. Mais il ne réagit plus.
Alors David s’enfuit. Pris de panique, il voudrait disparaître.
Il escalade la clôture, s’écorche la peau aux lames effilées d’un buisson d’aubépine. Malgré les sanglots, malgré la peur, il court à en perdre haleine jusqu’à la rivière toute proche. Il balance le pistolet dans les eaux profondes et sombres. Là où on ne pourra jamais le retrouver. Puis il s’engage sur le vieux pont et décide de se réfugier en dessous. C’est là qu’il se cachait lorsqu’il jouait avec son père.
Ce père qu’il vient de tuer.
Sa cacher, pour oublier. Pour qu’on ne le retrouve jamais. Qu’on ne sache jamais ce qu’il a fait.
Il descend la berge escarpée, sa cheville se tord. La chute est brutale, il sent ses os se rompre…
L’Intérieur
Jeudi soir
À son regard, elle comprend qu’il vient de franchir la limite. Qu’il a arraché les derniers lambeaux de civilisation qui couvraient encore son corps.
Elle comprend qu’il a oublié son nom, son rang, les règles auxquelles il se pliait depuis tant d’années. Qu’il est retourné à l’état sauvage, obéissant désormais à son cerveau reptilien, esclave de ses instincts.
À cet instant, il n’est plus qu’un ennemi, un danger. Une bête sauvage qui va prendre de force ce qu’elle refuse de lui donner.
Tout cela, Virginie le réalise en une fraction de seconde.
Trop tard.
Elle esquisse un pas en arrière, il se jette sur elle. La chute est brutale, mais Virginie garde ses esprits. Elle se débat, rampe pour tenter de lui échapper. Il est le plus fort, il est féroce.
Avec ses jambes, elle le frappe, le repousse, se relève. Elle arrive jusqu’à la porte, touche la poignée, effleure l’espoir. Mais il l’attrape par les cheveux, la ramène en arrière. Sur le ring. Combat inégal. Illégal.
Il la plaque ventre contre terre, pesant de tout son poids sur elle. Elle se met à hurler, mais elle sait que l’étage est désert à cette heure-ci, que personne ne viendra. Virginie se sait condamnée.
D’une main, il la bâillonne quand même. De l’autre, il fait remonter sa jupe, descendre sa culotte. Elle tente de le frapper encore, parvient à lui asséner un coup de coude, sans doute dans la mâchoire. Ça ne fait que décupler sa fureur.
Virginie étouffe sous le poids de son agresseur. Sous le poids d’une terreur inconnue. Effroyable.
Il la force à écarter les jambes, elle comprend qu’il essaie de déboutonner son pantalon, qu’il a du mal à y arriver. Elle ne peut plus voir son visage, ses yeux. Mais elle sent son souffle sur sa nuque. Juste après, elle entend ses paroles. Parce que lui arrive encore à parler.
Reste tranquille… Tu vas voir, tu vas aimer ça.
C’est à ce moment précis que Virginie sent quelque chose céder en elle. Comme une faille gigantesque qui l’ouvrirait en deux. Soudain, plus aucune force. Plus aucune volonté. Ou plutôt, une seule. Ne pas mourir.
D’instinct, elle vient de passer en mode survie.
C’est à ce moment précis que Virginie cesse de lutter. Qu’elle abandonne son corps à son tortionnaire, se réfugiant tout entière dans un petit coin de son esprit comme dans une tanière.
Lorsqu’il la pénètre, la douleur la réveille brutalement. Aucun cri ne jaillit de sa gorge, mais elle se mord la lèvre jusqu’au sang. Ses ongles griffent le sol, ses mains se referment sur une indicible souffrance. Qu’elle ne pourra jamais expliquer à personne. Jamais partager avec personne.
Son corps ne lui appartient plus, il appartient à un homme qu’elle connaît à peine. Un homme qu’elle déteste. Qui a tous les pouvoirs.
Qui entre en elle par effraction, la profane.
Tu vas voir, tu vas aimer ça…
Virginie descend l’escalier de service, sa main droite désespérément serrée sur la rampe. Dans le hall d’entrée, elle passe devant le bureau vitré de l’agent de sécurité. Elle croit entendre qu’il lui parle. Croit le voir sourire. Un sourire cruel, comme s’il savait ce qu’elle vient de subir. Comme si l’humiliation était tatouée en lettres écarlates sur son front.
Les néons l’aveuglent, éclairant la scène du crime de manière indécente. Ses jambes ont du mal à la soutenir, elle a envie de vomir.
Virginie ?… Vous allez bien ?
Oui, le veilleur de nuit vient de lui parler. Mais Virginie ne comprend pas ce qu’il dit, ne trouve pas la force de lui répondre ni même de le regarder. Elle avance dans un brouillard étrange jusqu’à la porte.
La rue, enfin. Un vent glacial la gifle violemment. Virginie titube sur le trottoir, sans se rendre compte qu’il pleut à verse. Elle ne sait même plus s’il fait jour, nuit. Si elle est encore en vie, si elle est morte.
La douleur lancinante entre ses cuisses remonte jusqu’à son cœur. Alors, une main contre le mur de l’immeuble, elle se plie en deux. Une convulsion plus forte que les autres vide son estomac sur le goudron mouillé. Un couple qui passe par là la dévisage avec horreur.
Faut pas trop forcer sur la bouteille !
Virginie cherche sa voiture, ne la trouve pas. Finit par se souvenir qu’elle l’a prêtée à sa sœur.